jeudi 10 mai 2018

LETTRE DE RUPTURE

Comme notre séparation définitive est l'événement de ma vie le plus marquant, je m'en vais t'admonester; et ne qualifie pas de rhétorique le langage de la vérité et du sentiment! 
Je connais la valeur de ton intellect et sais bien qu'il est impossible que tu confondes toujours les caprices d'un penchant irrationnel avec la fermeté des principes de conduite.
Tu me dis que je te tourmente. Et pourquoi? Parce que tu ne peux entièrement aliéner ton cœur du mien et sens que la justice est de mon côté. Tu assures que ta conduite n'avait rien d'équivoque. Mais si! Lorsque ta froideur m'a blessée, avec quelle tendresse t'es-tu efforcé d'effacer cette impression? même avant mon retour en Angleterre, tu t'es donné beaucoup de mal pour me convaincre que mon malaise était l'effet d'une constitution surmenée; et tu as achevé ta lettre sur ces mots : "Seules, les affaires m'ont retenu loin de toi. Aborde à n'importe quel port et je volerai pour accueillir mes deux chéries le cœur tout empli d'elles". 
En entendant ces assurances, est-il surprenant que j'aie cru à ce que je souhaitais? Je pouvais penser, et j'ai pensé en fait, que tu luttais contre de vieux démons; mais je restais persuadée que la vertu et moi-même aurions finalement le dessus. Et je pense toujours que tu avais une force d'âme qui te rendrait capable de surmonter tes faiblesses. 
Crois-moi, Imlay, ceci n'est pas du romanesque, tu m'as témoigné de tels sentiments. Tu pourrais me redonner vie et espérance, et le plaisir que tu en aurais te dédommagerait amplement.
En m'arrachant à toi, c'est mon propre cœur que je perce; le temps viendra où tu regretteras d'avoir rejeté un cœur que, même dans un moment de colère, tu ne peux mépriser. Je voudrais tout devoir à ta générosité, mais pour l'amour du ciel, ne me laisse pas dans l'incertitude! Que je te voie une dernière fois!

[Mary Wollstonecraft à Gilbert Imlay, décembre 1795]
  

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