mercredi 29 mai 2019

LA FEMME A LA TETE COUPEE

(fig.2)
A la fin du dix-neuvième siècle, et avant que Max Ernst ne joue à plaisir sur les mots, la femme sans tête est à la mode. Un obscur écrivain publie en 1910 un roman sous le titre La Femme à la tête coupée. Le fantasme  de la décollation s'exprime, côté masculin, par des milliers de Salomé(s) réclamant la tête de milliers de Jean-Baptiste(s); et, côté féminin, par le recours à la statuaire antique, dans une visée que l'on croirait misogyne, s'il ne s'y trouvait une femme pour la défendre! J'en proposerai deux exemples, l'un, emprunté à Armand Silvestre, l'Andoche Silvain de Léon Bloy, écrivain notoirement graveleux mais non dénué de talent, glorifiant la Vénus de Vienne (fig. 1); l'autre, à une poétesse au riche palmarès romanesque (Mortelle étreinte, Les Androgynes, Les Demi-Sexes, Les Sataniques, Les Frôleurs, Les Mousseuses, Le Sang), qui célèbre une autre Vénus également acéphale, la Vénus de Syracuse (fig. 2).

                                                    I
A nous, la femme sans tête est le véritable idéal. Tandis que la Vénus de Milo m'est insupportable avec son noble faciès d'académicien imberbe, la Vénus de Vienne  me ravit par la nudité discrète de son torse dont aucun chef ne compromet là sa somptueuse animalité. Laissons à l'homme le : je pense, donc je suis! La Femme n'a pas besoin de penser pour être. Tout le génie de madame de Staël pour la hanche d'Aspasie! […] Ô Femme, contente-toi d'être la plus admirable des bêtes! (Armand Silvestre)

                                                    II
                     Dans la mignonne ville, au sommet des îlots
                     Que trois bras d'onde amère étreignent avec grâce,
                     Elle dort, tout debout, forte, impudique, grasse,
                     Et le rêve fait chair en son corps est éclos. 

                     Sous le marbre laiteux, le sang en large flots,
                     Va courir pour créer une virile race;
                     On croit voir les baisers laisser leur chaude trace
                     Sur les seins soulevés par d'éperdus sanglots.

                     Belle, elle fait à tous son amoureuse offrande…
                     Elle n'a point de tête et n'en est que plus grande!
                     Elle ne souffre pas de sa divinité.

                     Et les femmes, toujours ardentes et charnelles,
                     Ne devraient posséder qu'un corps décapité
                     Avec des flancs puissants et de blanches mamelles!
                                                                     Jane de La Vaudère 


     
(fig.1)

lundi 20 mai 2019

LE CHARCUTIER D'ARISTOPHANE

Fustigeant, en 1906, dans une préface donnée à un recueil de vers, les mœurs de son temps, Laurent Tailhade y évoquait le charcutier d'Aristophane, lequel, disait-il, "règne sans conteste, applaudi même par les esprits fins", dans "une démocratie où les places, les honneurs, les succès, vont aux braillards de la place publique". Le manuscrit autographe de la préface montre une rature qui aggravait encore le propos : "règne sans conteste sur les lois". Depuis le Vè siècle avant J.-C., depuis le XXè siècle commençant, les choses ont-elles changé? Ecoutons le dialogue entre le charcutier et le premier serviteur dans la pièce Les Cavaliers :

- Veux-tu me dire comment moi, marchand de boudins, je puis devenir un jour ce qui s'appelle un personnage?
-  Mais c'est justement pour cela que tu vas le devenir; parce que tu n'es qu'un propre à rien. 
[…]
- Mais je ne vois pas comment je serai capable de gouverner le peuple.
-  Rien de plus bête. Ne cesse pas de faire ce que tu fais. Tu n'as qu'à tripatouiller les affaires, les boudiner toutes ensemble, et quant au peuple, pour te le concilier, il suffit que tu lui fasses une agréable petite cuisine de mots. 

Athènes au Vè siècle avant notre ère, Paris au XXIè, c'est tout un.

vendredi 10 mai 2019

LA COULEUR DU PARFUM

La Couleur du Parfum. Un livre vient de paraître sous ce titre aux Editions Complicités, qui devrait retenir l'attention. On est sensible à la structure subtile d'un roman en triptyque, dans lequel la psychologie des profondeurs prend la forme de l'apparition successive de trois figures féminines fantasmées, nommées Marguerite, Véra et Camille, construisant à elles trois une réplique de l'héroïne initiale, Louise, artiste peintre alliant couleurs et fragrances jusqu'à la découverte presque blasphématoire d'un anti-parfum. Le roman se construit ainsi sur fond de synesthésie ("Elle ne concevait pas le parfum indépendamment de la couleur", p. 198) et peut être aussi un Bildungsroman, la recherche d'une "autre inspiration" dans l'art de peindre (p. 202). Mais il y a dans ce livre saturé de parfums quelque chose de religieux et de presque biblique, tenant sans doute à l'encens et à la myrrhe des Rois Mages, au sanctuaire de Marguerite et à la conversion de Camille. Entre les deux, Véra est le retour (nécessaire) au profane et à une forme de scepticisme et même de cynisme, assurant l'équilibre entre deux saintetés. Des saintetés d'ailleurs nullement confites en dévotion, mais brillant d'une élévation dans la grande lignée des contemplatifs hors du temps : élévation particulière, synthèse de la théologie et de la parfumerie, où l'angelo musicante de la peinture baroque fait place in fine à un chérubin issu des senteurs florales.