(fig.2)
A la fin du dix-neuvième siècle, et avant que Max Ernst ne joue à plaisir sur les mots, la femme sans tête est à la mode. Un obscur écrivain publie en 1910 un roman sous le titre La Femme à la tête coupée. Le fantasme de la décollation s'exprime, côté masculin, par des milliers de Salomé(s) réclamant la tête de milliers de Jean-Baptiste(s); et, côté féminin, par le recours à la statuaire antique, dans une visée que l'on croirait misogyne, s'il ne s'y trouvait une femme pour la défendre! J'en proposerai deux exemples, l'un, emprunté à Armand Silvestre, l'Andoche Silvain de Léon Bloy, écrivain notoirement graveleux mais non dénué de talent, glorifiant la Vénus de Vienne (fig. 1); l'autre, à une poétesse au riche palmarès romanesque (Mortelle étreinte, Les Androgynes, Les Demi-Sexes, Les Sataniques, Les Frôleurs, Les Mousseuses, Le Sang), qui célèbre une autre Vénus également acéphale, la Vénus de Syracuse (fig. 2).
I
A nous, la femme sans tête est le véritable idéal. Tandis que la Vénus de Milo m'est insupportable avec son noble faciès d'académicien imberbe, la Vénus de Vienne me ravit par la nudité discrète de son torse dont aucun chef ne compromet là sa somptueuse animalité. Laissons à l'homme le : je pense, donc je suis! La Femme n'a pas besoin de penser pour être. Tout le génie de madame de Staël pour la hanche d'Aspasie! […] Ô Femme, contente-toi d'être la plus admirable des bêtes! (Armand Silvestre)
II
Dans la mignonne ville, au sommet des îlots
Que trois bras d'onde amère étreignent avec grâce,
Elle dort, tout debout, forte, impudique, grasse,
Et le rêve fait chair en son corps est éclos.
Sous le marbre laiteux, le sang en large flots,
Va courir pour créer une virile race;
On croit voir les baisers laisser leur chaude trace
Sur les seins soulevés par d'éperdus sanglots.
Belle, elle fait à tous son amoureuse offrande…
Elle n'a point de tête et n'en est que plus grande!
Elle ne souffre pas de sa divinité.
Et les femmes, toujours ardentes et charnelles,
Ne devraient posséder qu'un corps décapité
Avec des flancs puissants et de blanches mamelles!
Jane de La Vaudère