jeudi 18 juin 2020

UN MYTHE INNOMMABLE?

Dinah Samuel, Linda Monti, Dinah Monteuil, Thamar ou La Faustin, Sarah Barnum ou L'Héritière des Cygnes, triomphant sur la scène ou s'oubliant par vengeance dans le lit de son amant lointain, entre l'alexandrin de Racine et le mot de Cambronne, quelque nom qu'on lui donne ou quelque attitude qu'on lui prête, que l'on célèbre "ses mains d'énergie et de grâce" ou que l'on décrie "ses cuisses maigres et ses genoux de tringlot", Sarah Bernhardt a régné, au tournant du siècle, sur le théâtre et la littérature. Tour à tour homme et femme, Phèdre ou Hamlet, Cléopâtre ou Théodora, Pierrot ou Lorenzaccio, célébrée en 1896 dans des sonnets encomiastiques par Coppée, Mendès, Rostand, Theuriet ou Haraucourt, mais exécutée par Champsaur dès 1882 dans une page terrible où elle paraît se décomposer sous les yeux de son amant, toute une mythologie se constitue autour de son nom où fleurissent à l'envi les épithètes laudatives ou dépréciatives : "Reine de l'attitude et Princesse des gestes" (Rostand), "Reine" et "Déesse" (Haraucourt),  "Mélodieuse Muse, eurythmique Charite" (Mendès), "Muse vagabonde" (Coppée) ou "Muse des beaux vers" (Theuriet), "Soeur de la Muse immortelle" (Silvestre), mais aussi "maigre pythonisse" (Marie Colombier), femme de petite vertu ("the ecstatic Sara makes no pretence to virtue", George Moore) et "folle" ou "métis de l'enfer qui l'attend" (Champsaur), ces derniers mots dans un sonnet adressé à... Marie Colombier, auteur du livre au vitriol que l'on sait (Mémoires de Sarah Barnum, 1883), au relent d'antisémitisme et qui lui valut un procès. Jean Lorrain, qui a beaucoup parlé d'elle, offre dans Le Tréteau (1906, posth.) deux portraits contrastés : 
1. "Linda Monti, cette créature de songe et de lumière, ces yeux d'enchantement, ces gestes de volupté et de douleur, cette chair rayonnante, cette chose unique au monde qu'étaient ses attitudes et son sourire dans un art incomparable de parures et de reconstitutions [...]".
2. "[...] la tragédienne, déformée dans l'exagération même de sa silhouette, était représentée tirebouchonnante dans une ligne zigzaguée à la Boldini. Le nez en bec d'oiseau, la bouche rentrée et les yeux pochés de bleu sous une tignasse de chanvre en faisaient une espèce de stryge famélique, une goule trépidante, échappée d'un sabbat de chienlit". 
Il reste la joie de Catulle Mendès d'avoir été joué par elle ("vous à qui je dois les plus grandes heures de ma vie poétique" 1906) et la mélancolique préface que Jean Lorrain mit, la même année, à son Théâtre, quatre mois avant sa mort, dans laquelle il rappelle sa constance de n'avoir jamais "rêvé et voulu qu'elle pour interprète", et son chagrin devant les promesses non tenues.       



Gauche : Sarah Bernhardt à 21 ans, photo Félix Nadar
Droite : Sarah Bernhardt dans le rôle de Médée (de Catulle Mendès), 1898
Lettre de Catulle Mendès à Sarah Bernhardt 
Poème de Catulle Mendès dédié à Sarah Bernhardt

vendredi 5 juin 2020

MELOMANIE

La Palatine avait accoutumé d'écouter la Suite en la mineur pour clavecin du deuxième livre de Nicolas Lebègue, alors fraîchement paru*. Cette musique sensible, pensive, empreinte d'une gravité sans nulle lourdeur, l'accompagnait sur des chemins sûrs, où l'on veillait d'En Haut sur elle, mais dont on ne revient pas vers les étourderies du siècle qu'elle avait, naguère encore, trop connues et dont la parole de Rancé l'avait comme purgée. Plus profond que Chambonnières, dont il fut peut-être l'élève, moins porté à la tendresse que Geminiani et à la mélancolie que Pasquini, qui fut son contemporain à la cour de Louis XIV, Lebègue semblait le jalon idéal entre dissolution et austérité. Mais la révélation vint en 1682, deux ans avant sa mort, des sonates pour deux violons de Giovanni Battista Vitali, dont le recueillement des graves, ceux de la troisième sonate surtout, emplissait son âme d'une double nostalgie, nostalgie passée pour Henri de Guise, nostalgie présente pour le Créateur. Rancé ne savait rien de ce jardin secret, où ne florissait plus aucune inconvenance et dont les souvenirs luxurieux avaient fui, pour ne laisser, comme dans le beau poème d'Henry Vaughan, qu'une retraite, à la fois lieu clos de la dernière demeure et retour à l'âme d'une enfance encore non compromise. 

*On pardonnera à l'auteur cet anachronisme : si Anne de Gonzague, morte en 1684, a pu écouter Vitali, elle n'aurait pu entendre le deuxième livre de clavecin de Lebègue, paru trois ans après sa mort (1687).