samedi 20 février 2016

Les Barbares

La lecture des Contes de la Décadence romaine, de Jean Richepin, rend un son étrangement voisin dans l'époque présente. La disparition de Rome revient comme une obsession lancinante dans tout le livre. "Comme il est avéré [...] qu'un jour viendra où Rome disparaîtra de l'histoire" (158); "de tels prodiges [...] annoncent la mort prochaine de l'empire" (178); "Rome et le nom romain auront cessé d'être, et [...] le monde, abandonné des dieux, sera devenu la proie des Barbares" (193); "le jour est proche où les flots sans cesse renouvelés des Barbares [...] submergeront l'empire romain" (223). Mais, en lisant qu'à Rome déjà, les agonisties olympiques de la Grèce étaient devenues des exhibitions d'acrobates, de cochers et de belluaires, on prend conscience que les Barbares étaient, non seulement à l'extérieur, mais bien à l'intérieur de la Ville, dans "la bourbe de l'âme latine". Et la barbarie, c'est peut-être d'abord la disparition de la langue, la disparition du sens : "Et peut-être un jour viendra où les brèves et nues nomenclatures des inscriptions ne seront plus vivantes pour ceux qui les liront sans les comprendre" (182). Il faut aujourd'hui être facile, faire fi de l'orthographe et de la syntaxe, bannir impitoyablement tout vocable difficile, vouer aux gémonies l'accent circonflexe, le subjonctif imparfait et l'accord du participe, s'incliner devant la dictature linguistique de l'anglais, ne plus tenir sa langue. Disparues, les ciselures d'une prose durable! Disparus, les rudes, nets et sincères mots latins! Disparus, le calame aigu comme un burin, avec une encre indélébile, le papyrus à l'épreuve des siècles, les mots clairs et durs ainsi que des diamants, ainsi que des stèles de bronze, l'airain d'une indestructible prose! Disparues, les lignes à l'encre d'or sur un papyrus indestructible! NOUS SOMMES A ROME!    

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