Délaissant aujourd'hui les complaisances boursouflées de l'ère du jargon, je me demandais si, en ce XXIème siècle, une lueur d'espoir ne viendrait pas d'un art pourtant réputé mineur, et que le XIXème illustrait dans les noms de Nadar, Carjat ou Reutlinger. Heureuse surprise, à la Pinacothèque de la Madeleine à Paris, de découvrir, avec l'Exposition Karl Lagerfeld, un réel talent, l'œil du photographe, sous-tendu par une réflexion sur le corps (une citation de Santayana, 1896, y rappelle qu'il n'y a pas de différence essentielle entre le corps et l'esprit, mais deux modalités d'une même réalité) et un sentiment aigu du temps. Une des pièces les plus saisissantes consiste d'ailleurs, sous le titre "Dorian Gray", en deux séries de quatre visages affrontés, la première faite de visages d'homme dont on voit progressivement le vieillir, la seconde, en vis à vis, de quatre visages de femme qui se défont graduellement, de la beauté en fleur à l'ombre de la mort. Ce visage qui se ride et se fripe d'une photographie à l'autre, ces bras devenus amaigris et ces mains devenues osseuses, ces pommettes qui saillent de plus en plus à la façon d'une effigie mortuaire, impressionnent durablement. Et peut-être peut-on voir, dans la suite de l'exposition, dans ces innombrables portraits d'éphèbe, toujours le même, une tentative désespérée de fixer la beauté du visage et du corps avant qu'elle ne s'éteigne.
Est-ce pour contrebalancer cette obsession que Lagerfeld puise une autre partie de son inspiration dans la sérénité de l'Antiquité grecque? Une galerie entière est consacrée au roman de Longus Daphnis et Chloé, dont une traduction allemande (Karl Lagerfeld est né à Hambourg) est également montrée. Ces photographies presque pastorales, sur l'éveil de l'amour dans un cadre naturel (un vif sentiment de la nature et des arbres est partout un des traits marquants), révèlent peut-être aussi un lecteur attentif des traductions d'Amyot et de Paul-Louis Courier, dont de larges extraits sont proposés sur les murs. A côté de Longus, c'est Homère qui est célébré, par de grandes photographies représentant le voyage d'Ulysse autour de la Méditerranée. Visions paisibles où planent sans doute le souvenir du séjour chez Alkinoos et la figure de Nausikaa. Il faudrait aussi parler des photographies de modèles, au corps souvent ployé, presque en porte-à-faux, dans des toilettes somptueuses, l'une surtout, au visage inquiet et aux yeux en pleurs, agrippée à une grille dont on ne sait si elle est prison ou garde-fou, Lily Donaldson... Une découverte.
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