L'art épistolaire est un art perdu. Le message électronique, e-mail, Short Message Service, Texto, mini message, termes barbares, ont tué la lettre. Le clavier a eu raison de la plume. J'ai sous les yeux les treize volumes de l'édition Conard de la Correspondance de Flaubert. J'ai sous les yeux des lettres autographes de Huÿsmans, Lorrain, Mirbeau et Max Jacob, lequel écrivait, dit-on, vingt lettres par jour (j'en ai retrouvé sept, écrites le même jour, de "vraies" lettres de deux à quatre pages in-4°). La lettre était un objet d'art. Elle pouvait même être en vers! Elle permettait des explorations profondes, des épanchements, le madrigal, l'exercice du marivaudage, l'emporte-pièce, le franc parler, le libre cours, et "l'éclosion bubonnière" des opinions. J'emprunte à Huÿsmans cette dernière expression, dans une lettre à Charles Buet (1887) dont je vais reparler. Oserait-on écrire aujourd'hui, sur un SMS, comme Lorrain à Rachilde : "Je t'embrasse partout... où tu me le permettras"; "Laisse-moi maintenant t'embrasser sur ton adorable oreille rose, c'est bien le moins que tu te laisses faire"; "j'irai baiser la soie noire de votre cheville"? Sur un ton moins badin, la lettre de Huÿsmans à Buet offre une succession de formules réjouissantes : "Je méprise, en tant qu'écrivain, le fatras en 500 volumes de Féval et lui préfère Suë, malgré mon mépris, pour ce brosseur d'innombrables affiches"; "En tant qu'épistolier, d'autre part, il y a en Féval du Jocrisse de sacristie et du bedeau en goguette". Jules Claretie est un "salapiat de lettres", Louis Veuillot, un "affreux savatier de talent", Paul Féval est une "vieille Purge de feuilletons" et il faut passer sur "les gommes chaudes de Pontmartin et les lavements d'eau pieuse du vieux Gautier" (Léon, et non Théophile). Dans le "Paris actuel", "ça pue sous une neige en dégel le fond de culotte, l'ancien pet"! "Est-ce assez fin de siècle, comme dirait Lorrain", écrit Huÿsmans en conclusion de sa lettre. Hélas! ce ton inimitable des correspondances finiséculaires n'est plus qu'un souvenir, aujourd'hui supplanté par la prose incolore de l'informatique.
(à suivre)
Un jour, j'ai eu la chance d'avoir sous les yeux quelques lettres autographes de Jean Lorrain... Je garde un souvenir très fort de ce moment. Que d'émotions concentrées sur quelques pages! Quelle attention accordée aux moindres détails, à commencer par le choix du papier à lettre ! A défaut d'avoir ces « vraies » lettres en ma possession, je vais me replonger dans "Jean Lorrain et ses correspondantes" pour y saisir quelques précieuses formules finiséculaires...
RépondreSupprimerMerci de nous avoir offert quelques extraits de ces belles et/ou amusantes lettres.