Dans le syndrome d'abandon et de perte qui semble caractériser l'époque présente, les lésions du langage reviennent fréquemment dans les préoccupations d'un petit nombre. Il ne s'agit cette fois pas seulement de jargon, mais d'un phénomène plus vaste que l'on pourrait nommer la mort des langues. A cinq ans d'intervalle, deux ouvrages importants, au titre évocateur, ont soulevé ce problème : de Claude Hagège, Halte à la mort des langues (2000); et de Daniel Heller-Roazen, Echolalias : On the Forgetting of Language (2005; traduction française 2007). Bien que fort différents de méthode et de portée, les deux livres affichent le même dessein : "faire tout ce qui est possible pour empêcher que les cultures humaines ne sombrent dans l'oubli" (Hagège, 9). Mais qui, en ces temps obnubilés par le lucre et le profit, se soucie encore des cultures?
En dépit de son titre impératif et de sa formulation dramatique (Hagège parle d'un "phénomène effrayant" et même de "cataclysme"), le premier ouvrage laisse néanmoins une porte ouverte à la résurrection. Plus froidement, Heller-Roazen se penche sur une philologie qui "s'enquiert exclusivement de formes de langage non attestées, et en vertu desquelles la discipline trouve sa singulière vocation à être la science d'une langue toujours déjà oubliée" (Heller-Roazen, 106). Une analyse brillante de la fable de Io changée en génisse dans les Métamorphoses d'Ovide l'amène ainsi à écrire : "La parole ne subsisterait que dans les métamorphoses et tous les mots ne seraient que des lettres tracées dans le sable par le sabot de la nymphe qui n'est plus" (Heller-Roazen, 127). Belle parabole, qui évoque l'épitaphe élue par Keats pour sa tombe : "Here lies one whose name was writ in water", rejoignant la tentative désespérée du poète à qui il reviendrait, selon Heller-Roazen, de "donner une forme à l'absence de son" (Heller-Roazen, 34). Mais qui, en ces temps obnubilés par le lucre et le profit, se soucie encore de poésie?
Il me souvient avoir lu, il y a quelques années, dans un hebdomadaire, un singulier faire-part de deuil, moins celui d'une personne que celui d'une langue : "La langue eyak n'est plus de ce monde", disparue avec sa dernière locutrice. Une vieille femme, dernière dépositrice d'un trésor qui allait se perdre, vivant dans l'angoisse, non de sa propre mort imminente, mais de la mort de sa langue, et à laquelle personne ne fermerait les yeux, mais dont la bouche allait se clore. Quel dernier mot prononcerait-elle sur son lit de mort, qui serait en même temps le dernier mot de la langue? Comme les feuillets d'un dictionnaire dispersés au vent du Nord, flottant sur la banquise, lavés par l'eau glacée, devenus illisibles...
Il me souvient avoir lu, il y a quelques années, dans un hebdomadaire, un singulier faire-part de deuil, moins celui d'une personne que celui d'une langue : "La langue eyak n'est plus de ce monde", disparue avec sa dernière locutrice. Une vieille femme, dernière dépositrice d'un trésor qui allait se perdre, vivant dans l'angoisse, non de sa propre mort imminente, mais de la mort de sa langue, et à laquelle personne ne fermerait les yeux, mais dont la bouche allait se clore. Quel dernier mot prononcerait-elle sur son lit de mort, qui serait en même temps le dernier mot de la langue? Comme les feuillets d'un dictionnaire dispersés au vent du Nord, flottant sur la banquise, lavés par l'eau glacée, devenus illisibles...
Ce texte me fait penser au Portrait que vous avez publié il y a quelques années et qui m'avait fasciné. Merci pour cette très belle épitaphe du tombeau de Keats que j'ignorais. Le dernier paragraphe de votre article est extrêmement touchant et poétique. Vous rendez un bel hommage à cette femme et à cette langue à présent éteintes.
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