jeudi 24 mars 2016

UNE SCIE NOUVELLE : LA FRONTIERE

     En 1935, Jacques Maritain publiait un livre intitulé  Frontières de la Poésie, largement issu d'une rencontre avec Max Jacob. Ouvrage dense et profond, constamment sous-tendu par une pensée exigeante, que l'auteur refusait de voir assimilé à de la "critique littéraire", récusant cette "sophistique de l'art", sous laquelle on pouvait grouper "toutes les contrefaçons de beauté qui font mentir l'oeuvre chaque fois que l'artiste se préfère soi-même à celle-ci".
     Las! la frontière a fait long feu. Elle réapparaît aujourd'hui dans un tout autre contexte, celui tracé par ceux qu'Adolphe Retté appelait en 1907 "semeurs de paroles contradictoires" dans "les Sorbonnes et les Museums": une de ces notions floues qui ne véhiculent aucun sens véritable et cherchent seulement à cacher sous les mots l'indigence de la pensée. On scrute "l'existence et la nécessité cognitive, conceptuelle et politique des frontières de la fiction"; on ne se propose rien moins que de "repenser les frontières de la fiction". Pour cela, on a évidemment besoin de "la métalepse, cette figure qui confirme la frontière entre les deux mondes en feignant de la franchir". On prendra garde aux "limites anthropologiques d'une culture de la fictionnalité", sans oublier "l'hétérogénéité ontologique des fictions", la "corporéité romancienne" et "l'intégration du paradoxe métaleptique". En sautant de la "mouvance cognitiviste" à la "mouvance panfictionnaliste", on se trouvera, pour comble, "A la frontière de la frontière". Ah! qu'en termes galants...  Ailleurs, dans un autre ouvrage publié par le même éditeur jadis important, on apprend tout sur les "clivages qui aident [l'être occidental] à conforter ses fantasmes territoriaux" et permettent au "globe de se transformer [...] en pelotes de lignes et de frontières étanches". L'idéal étant ici "une pensée fluide à portée planétaire". 
     A parcourir ce fatras, on se prend à souhaiter un plaisir sans limites, - emporté par mon sujet, j'allais écrire "sans frontière", - celui de relire Stendhal, Balzac ou Zola, dégagés de toute "mouvance" et de tout appareil, désencombrés de tout souci "ontologique" (autre scie, qui revient non moins de six fois dans les présentations et tables).       

1 commentaire:

  1. Encore de bien belles (mais un peu effrayantes!) scies! C'est parfois un peu attristant de voir la manière dont certains ouvrages critiques dénaturent l’œuvre littéraire qui perd son charme naturel derrière des formules un peu pompeuses, parfois insignifiantes... Il existe heureusement quelques critiques sensibles et amoureux de la littérature (et du livre) qui parviennent à sublimer les œuvres avec modestie...
    Je vous remercie pour ces articles toujours passionnants qui permettent de révéler quelques travers du discours universitaire...

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