Au chapitre de la menace qui pèse sur le livre, il faudrait rappeler le triste sort de la Bibliothèque nationale du Cambodge à Phnom Penh, objet de la vindicte des Khmers rouges en 1975. Construit sous le protectorat français en 1924, cet édifice renfermait des milliers de manuscrits, de textes et de livres anciens. Toute la mémoire écrite du pays. Face à un pouvoir obsédé par la traque des intellectuels, le directeur de la Bibliothèque et ses quarante employés n'ont dû leur survie qu'à la fuite, abandonnant les lieux à une armée de cuisiniers chinois venus prêter main-forte aux Khmers rouges. Les collections n'ont pas été détruites ou déplacées. Mais les livres ont été piétinés par les porcs qui déambulaient dans la bibliothèque et ont moisi dans les effluves de cuisine. Aujourd'hui, ce sont les insectes (dont une terrible invasion de "poissons d'argent", lepisma saccharinum) qui menacent les tonnes de papier. Il semble à l'heure actuelle que l'ancien directeur et sa fille consacrent leur vie, avec des moyens de fortune, et pour un salaire de quinze dollars par mois, à la réhabilitation de cette bibliothèque.
Jamais l'image usée des perles aux pourceaux n'aura été plus actuelle. Mais s'agit-il seulement de bibliothèques lointaines? On pourrait évoquer, pour reprendre un titre barrésien, la grande pitié des bibliothèques de France, où les crédits d'achat sont constamment revus à la baisse, où les abonnements aux périodiques sont graduellement supprimés, où l'on ferme les loges destinées à la consultation des microformes faute de personnel... Telle municipalité décrète que les subventions accordées à la "culture" sont trop élevées et invite l'archiviste à partir! Les porcs ne sont pas toujours dans la soue.
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