Il m'est arrivé de mettre en fiction l'effacement, le délitement et la déliquescence. Sans doute ai-je été durablement marqué par la réflexion de la fin du XIXe siècle sur ces thèmes. A moins que, envisageant la question sous un autre angle, je n'aie été attiré par la « Décadence », précisément parce que je retrouvais dans cette littérature des obsessions qui m'étaient propres. La vanité en est une. Or, elle affecte aussi le livre. Et le Livre qui l'évoque ne fait pas exception...
Dans l’étrange ville où échoue Médéric, le héros d'un roman de Guy Valvor, dans laquelle chacun connaît à l’avance le jour de sa mort et vit entouré de signes funéraires, la méditation sur l’Ecclésiaste vient naturellement. « A l’analyse de notre esprit illuminé par la Sagesse, tout ce qui tombe sous nos sens, tour à tour se décompose, se dissout, s’évanouit »[1]. Au cours de la visite de la Nécropole, Lermia confirme les paroles du docteur Ambrosius : « Vanité et poussière !… Où est l’homme dans tout cela ?… Des cendres et des os, cadavres, corps sans âme !… Poussière !… Vanité !… » Mais le corps n’est pas seul en cause. Ce qu’évoque l’agencement de cette catacombe, c’est une bibliothèque : « c’était au loin, à perte de vue, dans la crypte, comme un double remblai de détritus blanchâtres, entassements pêle-mêle, ou rangées d’ossements superposés contre la muraille, casés et classés par catégories comme des alignements de livres dans les bibliothèques… »
Plus rien ne distingue désormais l’ossuaire de la librairie, et surtout pas la couleur blanche, à la fois celle du détritus et du papier, comme celui du roman de l’écrivain Luc Deraines ironiquement intitulé Le Triomphe, dans un conte de Camille Mauclair : « ce paquet de papier demeurait lourd et immobile comme un cénotaphe blanc rayé d’inscriptions funéraires »[2]. La comparaison, ici et là, crypte ou cénotaphe, est d’importance. Ranger ne suffit plus. Il faut encore affronter les signes visibles de la décomposition, le risque que ne cesse de courir le livre. La fiction du manuscrit retrouvé, dans le roman antiquisant fin-de-siècle, sert admirablement ce propos. Ce ne sont que manuscrits endommagés, altérés, lacunaires, à demi détruits. Le papyrus pompéien, dans une nouvelle de Gustave Toudouze, n’échappe pas à la règle : « Une singulière appréhension m’empêcha de le dérouler avant de me trouver chez moi : je craignais de le voir tomber en poussière comme les papyrus d’Herculanum […] »[3]. C’est que, dénonçant sa vocation de principe, la bibliothèque n’est plus un lieu de conservation, mais plutôt de destruction. Dans la bibliothèque du marquis de Pimodan, appelée « Palais de la Mort », on voit sur les tables « De vastes encriers en des crânes blanchis », et au plafond « Des lampes de sépulcre à la clarté fumeuse », tandis que « les livres, en bas, sont mangés par les vers » et « gisent sur le bois vermoulu des tablettes »[4]. Mais c’est d’abord la Bibliothèque Nationale, tour à tour « basilique », « entrepôt » et cimetière, qui symbolise clairement le néant des connaissances humaines. Appelée par dérision « Notre-Dame du Document », n’abritant que les « poussiéreuses confidences des époques défuntes », même si l’immense salle de lecture apparaît, au journaliste de L’Echo plaintif, comme un « autel » au pied duquel on vient s’agenouiller, elle dissimule mal son caractère mortuaire : « Sur les innombrables rayons de l'énorme ruche dorment, rangés comme des urnes funéraires dans un columbarium, des rouleaux, des cartons et des volumes de tous formats et de toutes couleurs. »[5].
Le livre était depuis longtemps un des objets de prédilection du genre pictural des Vanités. Mais le travail de vers et la poussière affectent le texte autant que le papier ou le cuir des reliures, le contenu comme le contenant. Deux pages de la nouvelle de Toudouze semblent se déliter, contiennent treize lignes de points de suspension, une poussière de ponctuation. Et le chapitre VII de Guy Valvor, celui-là même qui renferme une méditation sur l’apparence, semble mangé aux vers avec vingt-six lignes de points de suspension...
La charogne est celle du langage autant que celle des chairs.
Dans l’étrange ville où échoue Médéric, le héros d'un roman de Guy Valvor, dans laquelle chacun connaît à l’avance le jour de sa mort et vit entouré de signes funéraires, la méditation sur l’Ecclésiaste vient naturellement. « A l’analyse de notre esprit illuminé par la Sagesse, tout ce qui tombe sous nos sens, tour à tour se décompose, se dissout, s’évanouit »[1]. Au cours de la visite de la Nécropole, Lermia confirme les paroles du docteur Ambrosius : « Vanité et poussière !… Où est l’homme dans tout cela ?… Des cendres et des os, cadavres, corps sans âme !… Poussière !… Vanité !… » Mais le corps n’est pas seul en cause. Ce qu’évoque l’agencement de cette catacombe, c’est une bibliothèque : « c’était au loin, à perte de vue, dans la crypte, comme un double remblai de détritus blanchâtres, entassements pêle-mêle, ou rangées d’ossements superposés contre la muraille, casés et classés par catégories comme des alignements de livres dans les bibliothèques… »
Plus rien ne distingue désormais l’ossuaire de la librairie, et surtout pas la couleur blanche, à la fois celle du détritus et du papier, comme celui du roman de l’écrivain Luc Deraines ironiquement intitulé Le Triomphe, dans un conte de Camille Mauclair : « ce paquet de papier demeurait lourd et immobile comme un cénotaphe blanc rayé d’inscriptions funéraires »[2]. La comparaison, ici et là, crypte ou cénotaphe, est d’importance. Ranger ne suffit plus. Il faut encore affronter les signes visibles de la décomposition, le risque que ne cesse de courir le livre. La fiction du manuscrit retrouvé, dans le roman antiquisant fin-de-siècle, sert admirablement ce propos. Ce ne sont que manuscrits endommagés, altérés, lacunaires, à demi détruits. Le papyrus pompéien, dans une nouvelle de Gustave Toudouze, n’échappe pas à la règle : « Une singulière appréhension m’empêcha de le dérouler avant de me trouver chez moi : je craignais de le voir tomber en poussière comme les papyrus d’Herculanum […] »[3]. C’est que, dénonçant sa vocation de principe, la bibliothèque n’est plus un lieu de conservation, mais plutôt de destruction. Dans la bibliothèque du marquis de Pimodan, appelée « Palais de la Mort », on voit sur les tables « De vastes encriers en des crânes blanchis », et au plafond « Des lampes de sépulcre à la clarté fumeuse », tandis que « les livres, en bas, sont mangés par les vers » et « gisent sur le bois vermoulu des tablettes »[4]. Mais c’est d’abord la Bibliothèque Nationale, tour à tour « basilique », « entrepôt » et cimetière, qui symbolise clairement le néant des connaissances humaines. Appelée par dérision « Notre-Dame du Document », n’abritant que les « poussiéreuses confidences des époques défuntes », même si l’immense salle de lecture apparaît, au journaliste de L’Echo plaintif, comme un « autel » au pied duquel on vient s’agenouiller, elle dissimule mal son caractère mortuaire : « Sur les innombrables rayons de l'énorme ruche dorment, rangés comme des urnes funéraires dans un columbarium, des rouleaux, des cartons et des volumes de tous formats et de toutes couleurs. »[5].
Le livre était depuis longtemps un des objets de prédilection du genre pictural des Vanités. Mais le travail de vers et la poussière affectent le texte autant que le papier ou le cuir des reliures, le contenu comme le contenant. Deux pages de la nouvelle de Toudouze semblent se déliter, contiennent treize lignes de points de suspension, une poussière de ponctuation. Et le chapitre VII de Guy Valvor, celui-là même qui renferme une méditation sur l’apparence, semble mangé aux vers avec vingt-six lignes de points de suspension...
La charogne est celle du langage autant que celle des chairs.
[4] Marquis de Pimodan, Poèmes
choisis (Paris, Messein, 1926), p. 250-252. Initialement publié en 1911.
Quel plaisir de découvrir au fil de la lecture toutes ces références finiséculaires! J'aime beaucoup les réflexions que vous nous offrez sur la dégradation du livre et sur le "silence du texte"...
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