dimanche 22 mai 2016

ADIEU GERMANIA!

On ne lira plus Goethe, Schiller, Heine. On ne lira plus Der Mann ohne Eigenschaften, Der Zauberberg, Die Aufzeichnungen des Malte Laurids Brigge... Mais traduisez, que diable! Quel est ce sabir? On ne lira plus Kant, Hegel, Schopenhauer. Pour quel profit? On n'entendra plus Wachet auf, Am Abend aber desselbigen Sabbats, die Zauberflöte. Que voulez-vous dire? A quoi bon tout cela? Ainsi en a décidé une Université de province, sans doute bientôt suivie par d'autres. A quoi peuvent bien servir les Elégies de Duino dans l'entreprise, la poésie de Trakl dans l'administration, Der Prozess ou Das Schloss dans le commerce? Mais, monsieur, il s'agit d'un tout autre procès. Le russe, le chinois, l'arabe, à la bonne heure! mais l'allemand??? Un argument de poids, irréfragable, irréfutable, est tombé : l'allemand n'est pas rentable; un étudiant d'allemand coûte trop cher à former. Moins de dix inscrits, vous n'y pensez pas! Va-t-on payer un professeur pour si peu? A ajouter à la liste des langues... mortes.
Il me souvient d'un temps, déjà éloigné, où, arrivant jeune professeur dans une autre université, j'appris que la question à l'ordre du jour était la requête d'un étudiant souhaitant étudier l'hébreu. Eh bien! une chaire fut alors créée pour cet enseignement de luxe, et un professeur nommé.
Mais autres temps, autres mœurs. 

dimanche 15 mai 2016

LE POMPON

Une sorte de gnome hirsute et poilu, au poitrail fait de fourrure précieuse, renard ou vison, et aux yeux exorbités, trône désormais sur le sac à main des dames. Cela s'appelle, me dit ma fille, étudiante de troisième année en Ecole de Mode, "bag bug". Il pend là comme un accessoire inutile, coûte, malgré Littré ("Toute espèce d'ornement de peu de valeur que les femmes ajoutent à leur ajustement"), un prix souvent exorbitant. Mais il est à la mode. Cela signifie que la femme, sans réfléchir le moins du monde, si elle veut, comme on dit dans le jargon d'aujourd'hui, "être tendance", se doit de l'arborer. Leopardi, au siècle dernier, le disait mieux : "nous jugeons belle cette nouvelle façon de mode, même si elle contraste avec toutes les formes reçues de la beauté". Et, certes, la beauté n'entre pour rien dans le pompon, mais seulement l'imitation servile et le désir d'être au goût du jour. Goût par définition éphémère. Le même Leopardi le rappelait dans un texte célèbre, écrivant que la Mode et la Mort étaient sœurs et que  " l'une et l'autre visaient également à défaire et changer continuellement les choses d'ici bas". La breloque a de beaux jours devant elle, comme la futilité et la sottise dont elle se revendique. 


   

mercredi 11 mai 2016

STATUES / 2

Il savait gré au sculpteur d'avoir rendu sa féminité à Veturia. Ce n'était plus, aux Tuileries, magno natu mulier, mais des fleurs dont la promesse n'avait point encore passé. Au corps épanoui, presque massif, dont les beaux bras levés eussent formé un tendre collier, faisait contraste un visage fin, juvénile et pensif jusqu'à l'étonnement douloureux. Et le sein découvert, ni celui de Jocaste, ni celui de Phryné, était la beauté d'un rêve de pierre. Pierre Legros II n'avait pu se résoudre à montrer des ans l'irréparable outrage. Préférant la féminité au matriarcat, il avait sculpté une figure dont le rôle patriotique n'avait point oblitéré la possibilité de plaire. Le siècle des Lumières s'alliait ainsi aux débuts de la République romaine. C'était Lancret, c'était Houdon à Rome.
Il y a, se disait-il, une parenté et comme un air de famille entre les statues. Il songeait aux vers de Keats célébrant l'urne grecque. Veturia aussi était fille adoptive du Silence. N'en portait-elle pas le nom? Elle non plus ne se flétrirait pas, n'aurait jamais le front brûlant ni la langue desséchée. Et lui-même, bien que touchant au but, n'atteindrait jamais à la félicité. A l'inverse de Pygmalion, l'amant au flanc du vase n'eût jamais prié Vénus; ou l'eût priée, de ne point attenter au marbre et de lui conserver sa froideur minérale. Ce Pygmalion était sans doute un jouisseur vulgaire, adepte de la Vénus Pandêmos, piètre artiste assurément, pour n'avoir pas compris que seul comptait le temps ralenti, le slow time de Keats, et préféré réintégrer son art à la matérialité promptement périssable. Lui ne tomberait pas dans ce piège : Veturia n'avait rien à craindre. Il ne lui ferait pas courir le risque d'un cœur navré ou repu. Car l'autre Pygmalion, épuisant les possibles, prisonnier de la palinodie, priant Vénus, derechef, de rendre la vivante à la pierre, était pire encore. Veturia ne pouvait être un caprice assouvi. Envers et contre tout demeurant statue, gardant le silence, vestale du temps retrouvé, elle ne descendait pas de son piédestal qui la gardait altière, sans lui interdire un regard, un soupir, une larme.
...
Décidément, les liaisons de chair semblaient inférieures aux liaisons de pierre. Celles-ci ne mentaient pas. Celles-là atteignaient toujours aux limites de la compréhension réciproque. Le geste ne se joignait jamais à la parole, et la parole démentait l'écrit. La pierre ne changeait pas. Elle gardait dans le doute une force tranquille, faisait de l'immobilité une source de mouvement. Hier, aujourd'hui, demain n'avaient aucun sens. La permanence régnait sans partage. A l'abri des fluctuations et des humeurs, la pierre offrait une densité si éloignée des insupportables légèretés de l'être, que son silence parlait plus haut et plus fort que toutes les sociétés et les conversations. Veturia était ce silence. Lorsque, le vendredi venu, il accourait au rendez-vous, il se sentait tout imprégné par des effluves magnétiques. Cette humeur autre, dont parlait Plutarque, émanée du marbre, était le plus beau des langages. Qu'importaient alors le caquet et la parlerie? Il suffisait qu'il se tînt assis près du socle, ou debout parfois, afin de la prendre à témoin muettement, de lui confier ses doutes ou lui parler de Coriolan. L'exil était leur sujet favori, qu'il fût loin de Rome ou chez les Volsques, volontaire ou forcé, vécu comme une vertu ou une ignominie. Ce décalage d'une statue romaine en plein Paris, exécutée sous la Régence, mêlant trois époques, mettait dans cette relation hors du commun une note de fantaisie. Les Tuileries en prenaient soudain l'air des jardins suspendus de Sémiramis à Babylone. Et lui, nouveau Ninus, régnait sur ce royaume.  
    

vendredi 6 mai 2016

STATUES / 1

De crainte d'être importun, il n'avait osé jusque là adresser la parole à la statue. Puis, dans le doute, ne sachant si elle désirait un mot comme elle avait désiré un regard, il avait exhumé du fond de sa mémoire quelques bribes de latin afin de se mieux faire entendre. Veturia, cur siles? Car elle aussi se taisait. Et quousque tandem silebis? Il avait mis la main, pour s'en aider, sur un vieux Quicherat du siècle dernier et un exemplaire fané de la syntaxe de Riemann. Car il fallait parler son vernaculaire. Hic tibi (fabor enim, quando haec te cura remordet). Que savait-il de ce souci virgilien scellé dans la pierre? Il brûlait de lui dire, comme Jupiter à Cythérée : "Parce metu, Veturia! Ton fils n'a pas été sourd à tes objurgations. Il n'a pas marché sur Rome et a préféré l'exil. Trois historiens parmi les plus grands ont répété tes paroles et les siennes. Plus tard, un dramaturge, plus illustre qu'Accius ou Pacuvius, a fait de son histoire un drame, où tu figures, Veturia, sous le nom de Volumnia. Quatre fois Coriolan t'a invoquée avec angoisse, avant de faire droit à ta requête. Il ne t'a pas laissée comme une prisonnière dans les ceps, mais t'a obéi, la mort dans l'âme. Most dangerously, if not most mortal. Ainsi, Britannia t'a rendu hommage. Et j'imagine volontiers que la plus célèbre voyageuse britannique, traversant les Tuileries le 16 octobre 1718, peu avant qu'on y ait érigé ta statue, ne serait point passée outre sans t'assurer de cette sympathie qui tient de la vénération. Ainsi, tu peux rasséréner ton âme, et ne mérites plus ton nom de Trascurata  ! Et je ne manquerai moi-même, si tu le veux, de venir tacitement t'entretenir ; et peut-être voudras-tu me répondre : car de voir des images qui semblent suer ou pleurer, ou rendre quelque humeur teinte comme sang, ce n'est pas chose impossible, parce que le bois et la pierre ordinairement reçoivent une certaine moiteur dont il s'engendre de l'humeur ; et si est bien possible que ces images et statues jettent aucunefois quelque son semblable à un soupir ou à un gémissement quand au profond du dedans il se fait quelque rupture. Ainsi écrit Plutarque en sa vie de Coriolan, Veturia, et je le crois".

dimanche 1 mai 2016

LIVRE EN PERIL

L'on n'imaginait pas qu'un jour, le livre ferait les frais de l'antagonisme entre virtualité et réalité, existence et inexistence, être et non-être. Il y a aujourd'hui, paraît-il, plus de livres virtuels que de livres réels. J'apprends que cela s'appelle désormais e-books. Noli me tangere. On ne touche plus le livre. Mais touche-t-on encore au livre? Sans doute, n'y a-t-il jamais eu autant de livres en librairie. Le paradoxe est qu'il n'y a jamais eu si peu de livres. Tant de lecteurs et si peu de lecteurs! Le moindre homme politique, présent, passé ou à venir, le moindre acteur en délicatesse avec son public, le moindre sportif en déconfiture y va de ses mémoires, emplit les vitrines quelques jours, quelques heures, puis disparaît sans retour. Une amante délaissée en vendra même six cent mille, avant que la fureur politique ne retombe. Le roman fleurit sous des titres d'une effarante platitude, "La première nuit", "La première rencontre", "La première fois", "Jamais sans toi", "Elle et lui" (tiens! déjà vu...), "Où es-tu?", "Je reviens te chercher", "Seras-tu là?" Tout cela se décline à l'infini et se vend de même, s'exporte et se traduit, par milliers ou millions, devient immédiatement "livre de poche", non cousu, perdant ses pages, - ce dont on ne peut que se réjouir -, voué à la décharge publique.
Certes, le déclin vient de loin, et de haut. A la Bibliothèque nationale de France, depuis longtemps, on ne touche plus aux grands journaux du dix-neuvième siècle, mais à des microfilms exsangues et déjà détériorés. La microfiche prolifère ; l'acte de feuilleter est devenu anachronique, geste perdu, vestige. Il n'est plus que machine, écrans, boutons. Le papier s'éloigne. Définitivement.
Mais déjà, les papiers fin-de-siècle (le dix-neuvième) n'étaient plus ce qu'ils étaient, contenaient dans leur pâte de l'oxyde de fer, rouillaient et s'oxydaient : ce sont les fameuses "rousseurs" décrites sur les catalogues des libraires, qui défigurent le livre au grand dam des amateurs. Je songe aux papiers de jadis, des Alde et des Estienne, des Gryphe, des Elsevier et des Plantin, aujourd'hui encore luisant de propreté, brillants, immaculés, exempts de toute souillure. Le vélin des reliures à recouvrement est intact, solide, juste un peu bruni, patiné. Et puis, le papier avait un grain, une épaisseur, une odeur aussi, une complicité avec la main et avec l'œil. On trouvait encore cela naguère, avec les tirages de tête dits "en grand papier" : papier de Hollande Pannekoek, vergés d'Arches ou de Rives avec leurs pontuseaux, le Chine mince et tirant sur le gris, le japon à la cuve et le japon nacré, où les nacrures blanches faisaient merveille, le Whatman si robuste qu'il semblait inaltérable in saecula saeculorum... L'idée même qu'un livre pût être rogné était intolérable, et le massicot était l'organe du diable. Il fallait couper patiemment les pages, avec les précautions d'usage, pour ne point abîmer les Outhenin-Chalandre et les Seychal Mill, Lafuma ou Voiron.
Mais où est le preux Charlemagne?
Peut-être à Tusson (Charente), où l'éditeur Du Lérot perpétue avec bonheur une tradition ancienne d'ouvrages évidemment non rognés, à couverture rempliée et tirés à petit nombre... car il y a si peu de lecteurs! 

mardi 26 avril 2016

OBITUAIRE



Je voudrais aujourd'hui célébrer le service funèbre et prendre le deuil d'une grande dame que j'ai bien connue autrefois et qui avait daigné m'admettre alors dans son intimité. Je me refuse, par respect pour sa mémoire, à dévoiler d'emblée son nom et dirai seulement qu'on la nommait Alma... Bien qu'elle fût à ses heures férue de musique comme de toutes les disciplines de l'esprit, ce n'était pas l'épouse du compositeur Gustav Mahler. Elle aimait les sciences et les arts, qu'elle protégeait comme une bonne Minerve tutélaire, était à l'aise parmi les livres dans la pénombre des bibliothèques, passionnée de lectures et avide de découvertes. Tous les genres la requéraient, poésie, roman, théâtre, traité philosophique, exégèse religieuse, histoire et histoire des idées, linguistique et ce qu'on nommait, d'un terme aujourd'hui désuet, philologie. Aucune langue ne lui était inconnue, même les plus rares, celles qu'ignorent le lucre et le bas commerce, celles qui risquent de mourir, celles qui recèlent des trésors ignorés que l'on ne traduira jamais. Cette grande dame tenait journellement les esprits en éveil et les faisait inlassablement chercher. Elle les adonnait à l'enquête, auprès des célèbres et des connus, mais aussi des obscurs dont elle aimait à retrouver la trace perdue.
Et pour tous ceux qui cherchaient avec zèle, pour la seule beauté du geste et de la vie cérébrale, sans le souci de la carrière et du profit, mais pour savoir ce que dit la bouche d'ombre, elle avait comme des tendresses maternelles, si bien qu'au nom que j'ai inscrit en tête de ces lignes, on pouvait adjoindre Mater, et il n'y avait pas d'orphelins mais des filles et des fils comblés.
Mais les temps changèrent et Mammon veillait. Ce temps perdu en recherche, cette vie secrète, indifférente aux modes, ces longues années, parfois des vies entières, passées à déchiffrer langues mortes, grimoires et manuscrits, à mépriser la loi de l'offre et de la demande, à ignorer le Capital, irritaient l'Argent-Roi. Des instances supérieures se découvrirent, qui lui intimèrent l'ordre de gérer au lieu de réfléchir, d'être financière et comptable au lieu d'être spirituelle, de préférer la gouvernance à la méditation, le revenu à la Beauté et la Bourse à la vie. Elle dépérit bientôt, se trouva sans raison d'être, comme un corps exsangue, non plus irrigué par des sèves nourricières, abandonné de ceux-là mêmes à qui jadis elle donnait le sein. C'est pourquoi aujourd'hui j'ai célébré le service funèbre et pris le deuil d'une grande dame que j'ai bien connue autrefois, au temps de sa splendeur, sous le nom d'Alma Mater. 

vendredi 22 avril 2016

LETTRE MORTE / 2

Je lis avec plaisir une déclaration émanant d'une firme britannique spécialisée dans la papeterie haut de gamme : "In our age of hurried e-mails and slapdash communication, the old-fashioned letter is of more value than ever" [A notre époque d'e-mails hâtifs et de communication bâclée, la lettre à l'ancienne mode a plus de valeur que jamais]. Parlons donc de papier à lettres. Lorsque Charles Buet, ce correspondant de Huÿsmans que j'évoquais il y a quelques jours, écrit à Rodolphe Darzens, il joue comme à plaisir sur les couleurs du papier. La lettre du 15 novembre 1885, dans laquelle il fustige Félicien Champsaur, "ce lion de Champsaur, d'ailleurs morné comme on dit en héraldique", est écrite sur un papier rouge sang de bœuf à la forme, cachet de cire noire à la devise : Tant que je veux". La préciosité de la phrase n'a ici d'égale que celle du papier. Gourdon de Genouillac, dans son traité d'Héraldique (1889), rappelle que le lion est dit "morné quand il n'a ni griffes, ni langue" (p. 60). Le 31 décembre de la même année, Buet prend soin de "substituer" un papier gaufré violine "à une simple carte", pour  rappeler à son correspondant sa promesse de lui envoyer son recueil de vers Le Psautier de l'Amie; cachet de cire jaune. La lettre du 13 janvier 1886 est la plus curieuse, sur un papier gaufré beige à reflets flammés et décor de toile d'araignée, disant peut-être l'alliance subtile de l'épistolaire et de la poésie. Buet, dans cette lettre, rappelle en effet sa lecture du premier recueil de Darzens, La Nuit (1885). Or, ce volume contient une pièce intitulée "Le Monstre", où l'on voit l'amante sucer l'âme du Poète Amant en n'en laissant que de "légers débris", "Ainsi qu'on voit danser, charogne dédaignée, / La libellule, aux fils ténus de l'araignée".
Le papier à lettres se charge ainsi d'un sens prégnant, se met à l'unisson de l'œuvre littéraire. Lorsque Jean Lorrain écrit à Remy de Gourmont (1892), il fait choix d'un papier pourpre cardinalice, la même nuance que celle des sept exemplaires de tête de l'édition originale du Latin Mystique! Le même souci lui fera choisir, pour écrire à madame de Thèbes, un papier à fleurs "Art Nouveau", sans doute pour mieux parler des roses de son jardin à Nice.
Où est, de nos jours, ce souci? 

lundi 18 avril 2016

LETTRE MORTE

L'art épistolaire est un art perdu. Le message électronique, e-mail, Short Message Service, Texto, mini message, termes barbares, ont tué la lettre. Le clavier a eu raison de la plume. J'ai sous les yeux les treize volumes de l'édition Conard de la Correspondance de Flaubert. J'ai sous les yeux des lettres autographes de Huÿsmans, Lorrain, Mirbeau et Max Jacob, lequel écrivait, dit-on, vingt lettres par jour (j'en ai retrouvé sept, écrites le même jour, de "vraies" lettres de deux à quatre pages in-4°). La lettre était un objet d'art. Elle pouvait même être en vers! Elle permettait des explorations profondes, des épanchements, le madrigal, l'exercice du marivaudage, l'emporte-pièce, le franc parler, le libre cours, et "l'éclosion bubonnière" des opinions. J'emprunte à Huÿsmans cette dernière expression, dans une lettre à Charles Buet (1887) dont je vais reparler. Oserait-on écrire aujourd'hui, sur un SMS, comme Lorrain à Rachilde : "Je t'embrasse partout... où tu me le permettras"; "Laisse-moi maintenant t'embrasser sur ton adorable oreille rose, c'est bien le moins que tu te laisses faire"; "j'irai baiser la soie noire de votre cheville"? Sur un ton moins badin, la lettre de Huÿsmans à Buet offre une succession de formules réjouissantes : "Je méprise, en tant qu'écrivain, le fatras en 500 volumes de Féval et lui préfère Suë, malgré mon mépris, pour ce brosseur d'innombrables affiches"; "En tant qu'épistolier, d'autre part, il y a en Féval du Jocrisse de sacristie et du bedeau en goguette". Jules Claretie est un "salapiat de lettres", Louis Veuillot, un "affreux savatier de talent", Paul Féval est une "vieille Purge de feuilletons" et il faut passer sur "les gommes chaudes de Pontmartin et les lavements d'eau pieuse du vieux Gautier" (Léon, et non Théophile). Dans le "Paris actuel", "ça pue sous une neige en dégel le fond de culotte, l'ancien pet"! "Est-ce assez fin de siècle, comme dirait Lorrain", écrit Huÿsmans en conclusion de sa lettre. Hélas! ce ton inimitable des correspondances finiséculaires n'est plus qu'un souvenir, aujourd'hui supplanté par la prose incolore de l'informatique.
(à suivre)  

jeudi 14 avril 2016

DEMOLIR ou REDECOUVRIR?

Il s'est trouvé de tout temps de bons (?) esprits pour parler de ce qu'ils n'avaient point lu ; à plus forte raison, pour le démolir. Cette fois, c'est Désiré Nisard (1806-1888) qui fait les frais de cette pratique, dans un "roman" paru en 2006 et intitulé précisément Démolir Nisard. Dès les premières pages, le malheureux s'y voit traité de tous les noms : "faux-jeton", "triste pitre", "vieux birbe", "vilain cafard", "sinistre cagot", "rampant comme un visqueux reptile", "vautré dans sa fange". Hormis ce chapelet d'injures, que trouve-t-on dans ce roman? On suit l'homme d'une enfance ingrate à une vieillesse malpropre et vaguement libidineuse, le tout, évidemment, sans le moindre fondement. L'œuvre du critique est liquidée en quelques formules péremptoires : "œuvre idéalement vide", "triste construction de pâte à papier".  Pareille attitude, qui préfère, en termes outranciers, l'éreintement vulgaire à la réflexion et à la lecture, se voit assigner la place qui lui convient dans le propos récent d'Emmanuel Bury : "l'actualité littéraire prouve encore aujourd'hui que Nisard est considéré comme un "perdant" par la doxa commune (ce qui d'ailleurs n'est pas un critère de justesse ou de vérité), et le jeu serait facile d'emboîter le pas à ce mouvement, qui est dû, comme souvent dans le monde littéraire, à l'ignorance plus qu'à autre chose".  
Ignorance, en effet, celle d'un grand livre que Nisard publie à vingt-huit ans, Etude de mœurs et de critique sur les poëtes latins de la décadence (1834, réédité en 1849,1867,1878,1888), d'une rare intelligence et qui marquera tout le siècle. Ne voir là que "vide" et "pâte à papier" est à coup sûr une réaction affligeante, ne démontrant que l'absence de lecture et à laquelle le livre tout entier apporte un démenti : il n'est par exemple que de relire le passage consacré à la sibylle de Lucain au chant V de la Pharsale pour avoir un aperçu de la puissance de la pensée et du style de Nisard (éd. 1849, tome II, p. 144-147).
Quelle occasion perdue dans ce parti-pris de préférer l'invective à la critique! mais l'antidote à ce venin existe : il s'intitule Redécouvrir Nisard, est le fruit d'une journée d'études (tenue à l'ENS sous la direction de Mariane Bury, qu'il faut remercier de cette initiative), qui n'avait rien de ce que l'auteur de Démolir Nisard appelle avec mépris une "visite oblique de quelque universitaire pressé en quête d'une référence pour une note en bas de page". C'est publié par Klincksieck en 2009. J'y renvoie avec plaisir le lecteur de bonne foi, s'il veut se faire une idée juste de Désiré Nisard vu par des gens qui l'ont lu.

samedi 9 avril 2016

VARIATIONS

Les variations surtout semblaient sous le coup d'un destin funeste. Paul aimait cette congruence du même et de l'autre, cette relation mathématique entre des équations presque identiques que le plus mince écart séparait : une note, un ton, un rythme. Une perfection se profilait dans cet épuisement des possibles où rien n'était laissé au hasard. La virtuosité n'entrait là pour rien, mais le désir de refaire l'ordonnance du monde, de retrouver toutes ses virtualités, sans exclure la fantaisie. Le modèle absolu était évidemment les Variations Goldberg. Mais le génie de Bach n'était pas le coup de tonnerre d'un orage isolé. Il s'enracinait dans un terreau musical qui l'avait préparé et encadré et où brillaient les noms de Marin Marais, Haendel et, surtout, Buxtehude. Les cent lieues parcourues entre Eisenach et Lübeck n'avaient pas été en vain. Et nul doute que les trente-deux variations La Capricciosa n'aient durablement marqué le musicien, qui avait dû les transcrire et les jouer bien des fois. N'avait-il pas inclus la vieille chanson de moissonneurs qui lui sert de base dans la trentième et dernière de ses variations Goldberg? Mais d'autres venaient s'y ajouter, les trente-deux (chiffre fatidique) variations du deuxième livre de pièces de viole de Marin Marais, parues lorsque le jeune Bach avait seize ans et connues sous le nom de Folies d'Espagne. Et Paul avait coutume d'écouter la cinquième suite en mi majeur pour clavecin de Haendel, avec ses cinq variations finales appelées souvent Der harmonische Grobschmied comme pour souligner, à l'égal de Buxtehude, leur origine populaire.
La variation était son essence, sa seconde nature. Elle épousait les fluctuations de son esprit, les contradictions de son âme baroque. Elle compromettait la permanence, semblait même s'accorder de l'angoisse de l'interruption. Tantôt lentes, tantôt rapides, tantôt suivies, tantôt syncopées, tantôt de ligne nue, tantôt encombrées d'ornements, tantôt primesautières, tantôt funèbres, tantôt solennelles, tantôt enjouées, tantôt rythmées, tantôt étales, tantôt à notes piquées, tantôt mélodie unie, tantôt fortes, tantôt sur le point de s'effacer, tantôt pacifiques, tantôt guerrières, tantôt hispanisées à outrance, tantôt dans le goût français, tantôt traînantes, tantôt endiablées : ainsi Marais ou Tartini. Il l'avait retrouvée récemment chez un obscur compositeur italien, Giovanni Stefano Carbonelli et ses Aria con variazioni se piace des deux sonates pour violon et basse continue VI et XII. Oui, il lui plaisait de les entendre, dans la peur qu'une voix ne l'appelât au dehors et ne l'en éloignât avant terme.
Il se souvenait. Quelques mois en arrière, l'attention suprêmement aiguisée, il réécoutait L'Arte dell' arco de Giuseppe Tartini, cinquante variations sur la gavotte de la sonate pour violon n° 10, op. V de Corelli, afin d'en démêler la filiation exacte. Corelli, le grand maître de la variation, dans cet opus V à qui tout remontait, les hommages avoués ou inavoués comme de l'encens, Carbonelli et Geminiani, Locatelli et Tartini, et les dix Invenzioni de ce Francesco Antonio Bonporti, et bien d'autres encore, les deux chaconnes des Rosenkranz Sonaten  de Biber, celle de la Présentation de Jésus au Temple, et surtout, les trente-quatre variations de la chaconne de l'Assomption de la Vierge et sa gigue finale, jusqu'à, de Carl Friedrich Abel, l'aria con variazioni de la sonate en ré majeur pour viole de gambe du manuscrit Drexel, tous sur qui planait l'ombre du musicien de Fusignano. Et que dire de ces exquises variations de Biber sur la Crucifixion, qui donneraient envie, en les écoutant, de mourir sur la Croix? La veille, déjà, Paul n'avait pu entendre intégralement les cinq variations de la sonate en la mineur de Tartini (Brainard : a 3), arrêté à la variation n° 4 par un appel impérieux venu de la maison voisine. Le lendemain, il comptait bien se livrer à une exégèse quasi mathématique pour voir ce que devaient L'Arte dell' arco de l'un et L'Arte del violino de l'autre au fameux opus V. Mais une voix obscure avait compromis cet effort.

L'envoi de commentaires sur ce blog paraissant malaisé, toute communication peut être adressée à  jean.de_palacio@paris-sorbonne.fr    

mardi 5 avril 2016

DOUBLE FACE

Pour rompre, au moins provisoirement, avec les travers de ce temps, je proposerai aujourd'hui un texte d'une tout autre nature.
                                Chapitre XVIII
                                                                31 décembre
De fréquentes séances de travail avaient réuni Claire Destrelles et Fénestène dans la maison de la Rue Basse. Jusqu’ici, par une habile mise en scène, Claire avait pris garde de ne lui offrir que le côté droit du visage, en se maintenant de profil et en disposant la source de lumière entre elle et lui, chacun assis de part et d’autre du carcel. Demeuré à distance, Fénestène avait obéi sans chercher à percer le secret de la manœuvre, se contentant de ce profil vaguement estompé par le halo de la lampe à huile, comprenant que la lumière trop crue de l’électricité pût lui être désagréable. Ce soir-là, Claire et lui s’installèrent comme à l’accoutumée. Sans parler, la jeune femme défit calmement le voile gris qui lui enserrait la tête. Pour la première fois, elle tourna le visage, dans une rotation de quatre-vingt-dix degrés, de sorte que la lumière en éclairât, par le côté, le versant gauche, face à Fénestène. Celui-ci eut peine à retenir un cri. Le côté droit était parfait ; le gauche était terre brûlée, portait les stigmates de l’incendie, n’existait plus. Ce qui restait de la joue, plissé, rougeâtre et tuméfié, était un miocène, un bouleversement sismique, un cataclysme géologique. Elle s’incurvait en une concavité boursouflée, semblable au cratère d’un volcan, perdant les repères de l’œil et de la bouche. L’œil, sous la paupière fermée ou le bourrelet qui en tenait lieu, avait disparu, égarant son globe, sans iris ni pupille. Le nez, calciné, la ligne de la lèvre, qui n’était qu’un vestige, ne balisaient plus le bas du visage. Une vaste meurtrissure rugueuse, tirant sur le violet ou le lie-de-vin, dévalait le long du cou jusqu’outre le col de la robe. En haut, le front semblait livré au coutre d’une monstrueuse charrue. Par un orgueil insensé, la jeune femme n’avait pas voulu qu’on refît le visage, dont elle gardait comme un obscur trésor les deux versants hostiles. Tous deux regardaient Fénestène, l’œil qui voyait et celui qui ne voyait point, et semblaient dire :

- Je suis ainsi ; c’est ainsi qu’il me faut prendre.