dimanche 21 avril 2019

LA CONSPIRATION DU SILENCE

En ces temps de verbalisme impénitent, où la complaisance et l'enflure se donnent libre cours, où le discours ne fait plus sens et l'on ne prête même plus l'oreille à la parole de l'Autre, tout occupé qu'on est de la sienne, il peut être bon de relire (?) les essais que produisit à cet égard le tournant du dix-neuvième au vingtième siècle : Richard Le Gallienne ("A Conspiracy of Silence", in Prose Fancies,1894), Maeterlinck ("Le Silence", in Le Trésor des Humbles, 1896), Léon Bloy ("La Parole est d'argent, le Silence est d'or", in Exégèse des lieux communs, 1902), Vernon Lee ("Against Talking" et "In Praise of Silence", in Hortus Vitae, 1904). Vernon Lee regrettait déjà le discrédit où était tombée la Pensée, alors que le grand coupable était le Discours. "Dès que les lèvres dorment, les âmes se réveillent", écrivait Maeterlinck. Lee y revient dans un autre essai, "[an] over-garrulous tribute to silence", affirmant que les mots ne sont pas toujours de bonne compagnie. Le Gallienne allait plus loin encore, en proposant la fondation d'une "Trappe séculière" à l'imitation des moines trappistes astreints au mutisme absolu, visant, dans une formule forte, à "balayer les immémoriales jacasseries du Discours" (the sweeping away of immemorial rookeries of talk). Le religieux est d'ailleurs souvent invoqué dans ce débat. Maeterlinck notait que "la parole est du temps, le silence de l'éternité", ajoutant : "Dès que nous parlons, quelque chose nous prévient que des portes divines se ferment quelque part". Léon Bloy, comme lui, reprend le lieu commun opposant le Silence d'or à la Parole d'argent, et donnant sans doute à ce conflit sa forme définitive, en ne craignant pas d'affirmer  : "la Parole semblera s'éteindre […] cependant qu'à l'autre extrémité du ciel apparaîtra la prodigieuse Face d'or de Celui qui se nomme lui-même, inscrutablement, le Silence!" Voilà qui, d'être rappelé, peut paraître salutaire, en ces temps de verbalisme impénitent. Comme est le message de Richard Le Gallienne :

Heureux moines de La Trappe! L'on a entendu le monde vous plaindre en son vain verbiage. Une heure de parole pour une année de silence! Céleste proportion! Et j'imagine que, lorsque cette heure est venue, elle paraît n'être qu'un vulgaire jouet dont vous avez oublié l'usage. Si j'étais Trappiste, j'utiliserais cette heure pour convertir les ouailles au silence et ne romprais le long mutisme de l'année que pour m'écrier : "Comme le silence est bon!"
Inaugurons donc une Trappe séculière, ourdissons une conspiration du silence, envoyons promener le monde. Et si nous devons parler, que ce soit en latin ou dans le volapük d'une musique chargée de sens; et que nul ne plaisante sinon en grec, - afin que tout le monde rie! Mais, mieux encore, laissons complètement tomber la parole et écoutons l'étoile du matin.       
  

mardi 16 avril 2019

HEUR ET MALHEUR DU TRADUCTEUR

Le traducteur est-il un homme heureux ? Il est permis d'en douter. Mal considéré, mal rémunéré, toujours passible d'une accusation de traîtrise envers le texte qu'il translate, en vertu du vieux dicton italien "traduttore / traditore", la gloire qu'il récolte ne lui appartient pas. La position peu confortable d'entre-deux, intermédiaire, truchement, personne interposée ou  personne entremise, cette malédiction du préfixe à laquelle il ne peut se soustraire, achèvent d'en faire un subalterne des lettres, ou, comme on dit au théâtre, une utilité, une doublure. Shelley le voyait, face aux textes à traduire, comme il se voyait lui-même avec modestie, "perpetually tempt[ed] to throw over their perfect and glowing forms the grey veil of [his] own words". Obsédé par la déperdition de l'original sous sa plume mercenaire, par ses beautés enfuies, ses heureux tours gommés, le traducteur ressemble à ce cuisinier fameux, suicidé pour le retard de la marée. 
Ces réflexions me sont venues en relisant le beau livre de Richard Le Gallienne, The Quest of the Golden Girl. Comment traduire ce titre, qui échappe à tous les efforts ? "Fille d'or", "Fille dorée", "Fille en or" sombrent lamentablement et ne sauraient convenir. "Fille aux yeux d'or" est un contresens et paraît singer Balzac. "La Quête de l'oiseau rare" trahit autrement le syntagme. Le Gallienne métaphorise l'or jusqu'à la fin du livre, subitement devenu grave à la mort d'Elisabeth, sur la tête de laquelle, avec les années, "l'auburn avait gagné et l'or avait perdu". "La Quête de la femme idéale" est commun et plat. "La Quête de la femme de ma vie" est pire encore, évoquant le roman de gare. La parodie n'est pas loin. En fait, elle existe dans la langue originale. En 1897, David Hodge publiait sa réplique, où le nom de Le Gallienne devenait de Lyrienne et le titre, changé en The Quest of the gilt-edged Girl. Voici la fille dorée sur tranche! Belle variation destructrice sur un beau titre qu'elle cherche à rendre dérisoire. On songe au baudrier de Porthos, "qui n'était à l'envers point d'or, mais en cuir vulgaire". Et c'est l'autre malédiction du traducteur que cette aporie de la traduction, butant éternellement sur un titre que l'on peut moquer mais non traduire...     


lundi 1 avril 2019

S'APPRIVOISER A LA MORT

Des trois livres choisis (*), sans idée préconçue, et que rien ne semblait devoir rapprocher, - Naissance de la clinique (Foucault), Halte à la mort des langues (Hagège) et La Raison d'être. Méditation sur l'Ecclésiaste (Ellul), - sinon une lecture également attentive de ma part, d'ailleurs à des époques différentes, une communauté de pensée a surgi, ou d'inspiration, peut-être reflétée dès les titres, qui disent le parcours, de la Vie à la Mort, de la Raison d'être à la Vanité, et de la naissance au néant. Même s'ils vont parfois en sens contraire, opposant le (relatif) optimisme de Hagège au pessimisme foncier du livre biblique ou à celui de la médecine, même si, parfois, ils disent le contraire, la synthèse vient de la fin dernière et de la présence obsessionnelle de la Mort comme négation de l'Histoire. Au chapitre VIII de Naissance de la clinique, significativement intitulé "Ouvrez quelques cadavres", Foucault écrivait : "La mort, c'est la grande analyste, qui montre les connexions en les dépliant, et fait éclater les merveilles de la genèse dans la rigueur de la décomposition" (éd. 1975, p. 147). Hagège évoque "cette aventure dangereuse, ce jeu follement téméraire des langues avec la mort" (p. 10). Et Qohéleth n'a que ce mot à la bouche, laissant Ellul citer "Le Voyage" de Baudelaire (p. 76). Les trois livres semblent parfois se répondre : à Claude Hagège écrivant que "ce sont les langues qui permettent l'Histoire, […] la mention qui redonne corps à la poussière" (p. 18), Ellul paraît répondre : "Nous n'avons donc à espérer aucune "leçon de l'Histoire". Il n'y a pas de "sens de l'Histoire", car pour établir ce sens, il faudrait des repères, sens du passé" (p. 83-84). L'enjeu est le néant, ici, "trompé", là, affirmé. Mais, ici et là, "la reconnaissance de la mort, le discernement de la mort en toute chose" (Ellul, p. 197). Dont acte. 

(*) pour obéir à un défi lancé sur Twitter, celui de produire sept couvertures de livres non romanesques à raison d'un chaque jour pendant huit jours. 

lundi 11 février 2019

A CRITICAL OVERSIGHT

William Godwin Jun. (March 28, 1803-September 9, 1832), who died from cholera aged 29, was William Godwin's only son. He left a curious, inspired, and promising novel with a queer title, The Orphans of Unwalden, or the Soul's Transfusion, posthumously published in 1835 (possibly under Mary Shelley's tuition) as a "three-decker" by Macrone, and reprinted in Paris on the same year, as part of Baudry's European Library. Quite a forgotten book indeed, which had never received its due, and even elicited an undeserved, derogatory comment from a Mary Shelley biographer ("no amount of editing  could disguise its mediocrity", Miranda Seymour, Mary Shelley, 2001, repr. 2018, p. 424). A perceptive study was recently published, fortunately rescuing the novel from oblivion, and rightfully stating that "it open[ed] us opportunities for significant further work on this writing family" (Beatrice Turner, "[We] had not the ties of blood to unite us", N.C.L. vol 71, No. 4, March 2017, p. 457-484). Hail! 

lundi 21 janvier 2019

LE BLUES DU "BLUE MONDAY"

L'alliance du lucre et de la (fausse) bienveillance donne par les temps qui courent d'étranges résultats. Pour mieux vendre, le mercantilisme invente un "Blue Monday". Est-ce pour célébrer la mort de Louis XVI? Point du tout. C'est pour combattre une dépression imaginaire que l'on va soigner, les marques commerciales l'assurent, par des emplettes redoublées mieux que par du Seroplex. Achetez, vous serez heureux. Faites grimper le chiffre d'affaires, vous serez heureux. Rien n'échappe à cette frénésie sur commande : renouvelez votre garde-robe, rajeunissez vos appareils électro-ménagers, souscrivez un voyage (en groupe, de préférence), vous serez heureux; moyennant finance, évidemment. Voici le vieux divertissement pascalien remis au goût du jour; mais le penseur était plus élégant : "On charge les hommes dès leur enfance, […] on les accable d'affaires […] et on leur fait entendre qu'une seule chose qui manque les rendrait malheureux". Mais Pascal ne pensait point aux "marques", aux Trade Marks. Il écrivait seulement : "Voilà, direz-vous, une étrange manière de les rendre heureux; que pourrait-on faire de mieux pour les rendre malheureux?" La réponse susciterait les hauts cris du monde mercantile : "Il ne faudrait que leur ôter tous ces soins".  


jeudi 8 novembre 2018

A FORGOTTEN SCHOLAR?

Burton Ralph POLLIN died in 2009. His considerable work on Edgar Allan Poe has somewhat thrown into shade his pioneering researches about William Godwin. His Ph.D. thesis was devoted to Education and Enlightenment in the Works of William Godwin (1962). Though not entirely flawless, the book drew attention upon the author of Political Justice at an early date. He unearthed and republished Godwin's second novel, Italian Letters, or the History of the Count de St. Julian (1965), rescued from oblivion "four substantial pamphlets which were widely and favourably reviewed at that period" [1783] (Four Early Pamphlets, facsimile reprint, 1965) and Godwin's Uncollected Writings (facsimile reprint, 1968), studied "characteristic onomastic patterns" in the fiction of William Godwin (Tijdschrift voor levende Talen, XXXVII, 1971). His 659-page synoptic bibliography Godwin Criticism (1967) remains a landmark in this field of study. At a time when nobody really cared for Mary Shelley, he published a paper on "Philosophical and Literary Sources of Frankenstein" (Comparative Literature, XVII, 1965), discussed Shelley's sonnet Ozymandias and its relation to Mary's petname "The Dormouse" (The Dalhousie Review, XLVII, 1967). Such achievement is well worth reviving nowadays.   

samedi 27 octobre 2018

CECI TUERA CELA

En ces temps où il semble de bon ton de prédire, prêcher, prôner la mort de la littérature (voir "Obituaire II", 16 avril 2017), il peut être salutaire de relire (?) les Histoires désobligeantes de Léon Bloy. Désobligeantes en effet, pour toutes les modes passagères de la bienpensance dont on se fait un évangile. Ainsi, l'épigraphe de l'histoire XXVI, "Le Cabinet de lecture", qui déclare sans peur : "La littérature est indispensable". Il n'est pas jusqu'à la tyrannie de l'ordinateur et la malédiction d'Internet qui ne semblent prophétisées dans une autre histoire, XVIII, "Le Téléphone de Calypso", dans laquelle s'ouvre une "parenthèse" destinée à décrire "une lumineuse machine" en passe de "destituer la main des hommes qui n'auront plus du tout besoin d'écrire". Ainsi se trouve "célébr[ée] la gloire d'une usine anglaise qui venait d'exterminer l'Ecriture". Il s'agit en effet d'une extermination, celle de la pensée et de la culture, noyées sous un verbalisme impénitent qui multiplie à plaisir les truismes consternants sous couvert de modernité. Celle de Baudelaire était décidément plus féconde, qui parlait de "dégager de la mode ce qu'elle peut contenir de poétique dans l'historique", "tirer l'éternel du transitoire".   

mardi 31 juillet 2018

"THINGS AS THEY ARE"

I was in a room a moment alone, and my attention was attracted by the pendule. A nymph was offering up her vows, before a smoking altar, to a fat-bottomed Cupid (saving your presence) who was kicking his heels in the air. Ah! kick on, thought I; for the demon of traffic will ever fright away the loves and graces that streak with the rosy beams of infant fancy the sombre day of life; whilst the imagination, not allowing us to see things as they are, enables us to catch a hasty draught of the runing stream of delight, the thirst for which seems to be given only to tantalise us.

J'étais seule un instant dans une pièce et mon attention fut appelée par la pendule. Une nymphe, devant un autel fumant, faisait hommage à un Cupidon à la croupe rebondie (sauf votre respect!), qui semblait se tourner les pouces. Tourne, tourne, pensai-je; car le démon du commerce effarouchera toujours les amours et les grâces qui illuminent des rayons incarnats de leur innocente fantaisie le sombre jour de l'existence; alors que l'imagination, qui ne nous permet pas de voir les choses telles qu'elles sont, nous rend capables de goûter un instant une gorgée de cette fontaine délicieuse, dont la soif ne nous semble être donnée que pour nous en frustrer. 

[Mary Wollstonecraft to Gilbert Imlay, August 17, 1794]    

dimanche 22 juillet 2018

MARY WOLLSTONECRAFT AND THE "DEMON OF TRAFFIC"

"I hate commerce" (01/01/1794)

"How I hate this crooked business! This intercourse with the world, which obliges one to see the worst side of human nature" (29/12/1794)

"Anything but commerce, which debases the mind, and roots out affection from the heart" (09/01/1795)

"Business so entirely occupies you, that you have not time, or sufficient command of thought, to write letters" (09/01/1795)

"You are so continually hurried with business" (10/02/1795)

"Often do I sigh, when I think of your entanglements in business" (14/06/1795)

"These continual inquietudes of business" (30/12/1794) 

[Excerpts from Mary Wollstonecraft's correspondence with Gilbert Imlay] 

dimanche 27 mai 2018

VIERGE FOLLE OU VIERGE SAGE?

"Chez 99% des hommes, il suffit d'un brin de folie pour rendre une femme piquante, euphémisme pour "désirable"; en dehors de ces fiévreux accès inopinés, bien peu cherchent le bonheur dans une passion nourrie dans leur cœur. Une des raisons, entre autres, qui me font souhaiter voir le sexe faible devenir plus sage, est que les folles, par leur douce folie, ne puissent dérober, à celles dont la sensibilité fait taire leur vanité, les rares roses qui leur procurent quelque consolation sur l'épineux chemin de la vie". 

Mary Wollstonecraft à Gilbert Imlay, septembre 1793

With ninety-nine men out of a hundred, a very sufficient dash of folly is necessary to render a woman piquante, a soft word for desirable; and, beyond these casual ebullitions of sympathy, few look for enjoyment by fostering a passion in their hearts. One reason, in short, why I wish my whole sex to become wiser, is, that the foolish ones may not, by their pretty folly, rob those whose sensibility keeps down their vanity, of the few roses that afford them some solace in the thorny road of life.    


mercredi 16 mai 2018

MALENTENDU

Tu t'aperçois que le chagrin a presque fait de moi une enfant, et que je veux être consolée. 
Sur un point, tu te trompes au sujet de ma nature, en imaginant voir de la froideur là où c'est tout le contraire. Car, lorsque je suis blessée par la personne qui m'est très chère, il me faut laisser s'épancher un torrent d'émotions où brille la tendresse, ou bien les étouffer radicalement. Et il me semble que c'est un devoir que de les étouffer, quand je m'imagine avoir été traitée avec froideur.  

[Mary Wollstonecraft à Gilbert Imlay, janvier 1794]

dimanche 13 mai 2018

DESILLUSION PRECOCE

Tu m'as laissée malade bien que tu n'aies rien remarqué; et le voyage le plus pénible que j'aie jamais fait a contribué à prolonger cet état. J'ai cependant recouvré la santé; mais un rhume mal soigné et une inquiétude continuelle ces deux derniers mois m'ont plongée dans une faiblesse jamais éprouvée auparavant. Ceux qui ignoraient quel ver rongeur était à l'oeuvre en moi m'ont mise en garde contre un allaitement trop long. Dieu protège cette pauvre enfant et la rende plus heureuse que sa mère!
Mais je m'égare; ma tête a le vertige, quand je pense que toute la confiance que j'avais dans l'affection des autres n'a abouti qu'à cela. Je ne m'attendais pas à ce coup de ta part. J'ai fait mon devoir envers toi et mon enfant; et si je n'ai pas en retour quelque affection pour me réconforter, j'ai la triste consolation de savoir que je méritais un meilleur sort. J'ai l'âme lasse, je suis profondément écoeurée; et, n'était cette petite chérie, je cesserais de prendre soin d'une vie aujourd'hui dénuée de tout attrait. 

[Mary Wollstonecraft à Gilbert Imlay, 9 février 1795]     

jeudi 10 mai 2018

LETTRE DE RUPTURE

Comme notre séparation définitive est l'événement de ma vie le plus marquant, je m'en vais t'admonester; et ne qualifie pas de rhétorique le langage de la vérité et du sentiment! 
Je connais la valeur de ton intellect et sais bien qu'il est impossible que tu confondes toujours les caprices d'un penchant irrationnel avec la fermeté des principes de conduite.
Tu me dis que je te tourmente. Et pourquoi? Parce que tu ne peux entièrement aliéner ton cœur du mien et sens que la justice est de mon côté. Tu assures que ta conduite n'avait rien d'équivoque. Mais si! Lorsque ta froideur m'a blessée, avec quelle tendresse t'es-tu efforcé d'effacer cette impression? même avant mon retour en Angleterre, tu t'es donné beaucoup de mal pour me convaincre que mon malaise était l'effet d'une constitution surmenée; et tu as achevé ta lettre sur ces mots : "Seules, les affaires m'ont retenu loin de toi. Aborde à n'importe quel port et je volerai pour accueillir mes deux chéries le cœur tout empli d'elles". 
En entendant ces assurances, est-il surprenant que j'aie cru à ce que je souhaitais? Je pouvais penser, et j'ai pensé en fait, que tu luttais contre de vieux démons; mais je restais persuadée que la vertu et moi-même aurions finalement le dessus. Et je pense toujours que tu avais une force d'âme qui te rendrait capable de surmonter tes faiblesses. 
Crois-moi, Imlay, ceci n'est pas du romanesque, tu m'as témoigné de tels sentiments. Tu pourrais me redonner vie et espérance, et le plaisir que tu en aurais te dédommagerait amplement.
En m'arrachant à toi, c'est mon propre cœur que je perce; le temps viendra où tu regretteras d'avoir rejeté un cœur que, même dans un moment de colère, tu ne peux mépriser. Je voudrais tout devoir à ta générosité, mais pour l'amour du ciel, ne me laisse pas dans l'incertitude! Que je te voie une dernière fois!

[Mary Wollstonecraft à Gilbert Imlay, décembre 1795]
  

mardi 8 mai 2018

LETTRE D'AMOUR

"Le souvenir fait à présent bondir mon cœur jusqu'à toi; mais ce n'est pas à ton visage d'homme d'affaires, bien que je ne puisse sérieusement prendre ombrage des efforts qui augmentent mon estime ou sont plutôt ce que j'aurais dû attendre de ta nature. Non : j'ai devant mes yeux ton honnête visage - tout à trac - que la tendresse adoucit; un peu, tout petit peu blessé par mes fantaisies; et tes yeux brillants de sympathie. Tes lèvres sont plus douces que seulement douces et j'appuie ma joue contre la tienne, oubliant le monde entier. Et je n'ai point négligé sur le tableau les couleurs de l'amour - l'éclat de la rose, que l'imagination a répandu sur mes propres joues, je gage, car je les sens brûler, tandis qu'une larme délicieuse tremble dans mes yeux, qui serait tout à toi si une émotion bienvenue à l'endroit du Père éternel, qui m'a faite née pour le bonheur, ne donnait plus de chaleur encore au sentiment partagé. Mais je dois faire une pause. 
Ai-je besoin de te dire que mon âme est en paix après avoir ainsi écrit? Je ne sais pourquoi, mais j'ai plus de foi en ton affection lorsque tu es absent, que présent; mais je pense que force t'est de m'aimer, car, permets-moi de le dire dans la sincérité de mon cœur, je crois mériter ta tendresse, parce que je suis loyale et possède un degré de sensibilité que tu peux voir et goûter."

[Mary Wollstonecraft à Gilbert Imlay, décembre 1793]          

samedi 5 mai 2018

POUR BERENICE

Le pharisaïsme et la suffisance de Paul Claudel étaient choses connues; mais on le pouvait penser homme de culture. Las! A lire ce qu'il trouve à dire sur la Bérénice de Racine, dans son journal intime du 12 février 1935, force est de déchanter. Les plus beaux vers de la langue française, "Dans un mois, dans un an" ou "Je crois toujours la voir pour la première fois", deviennent chez lui "un ronron élégant et grisgris". La tragédie de Racine n'est qu'"ennui écrasant" et "ce que je déteste le plus dans la littérature française". Et d'ajouter in fine : "C'est distingué et assommant". Il est pourtant permis de préférer Bérénice à Cinq grandes Odes ou à L'Annonce faite à Marie. Heureusement, un seul vers d'Aragon dans Cantique à Elsa suffit à remettre les choses au point :

              L'ombre de Bérénice est plus que Rome grande.

A méditer.  


samedi 2 décembre 2017

CURSUS HONORUM ET LES FINS DERNIERES

Je reprends la parole après un long silence, afin de célébrer deux sages que rien, ni la géographie, ni les points cardinaux, ni l'époque, ni l'idiome ne semblaient devoir rapprocher et qui tiennent un discours étonnamment semblable. Le premier est Yuan Hong Dao (XVIe siècle) dans sa Lettre à Gu Shaofu :
"Les désirs humains n'ont jamais de terme. Le candidat à l'entrée au collège ne se voit encore que dans la robe noire du bachelier; mais une fois admis au collège, il ne veut plus en rester là. Le licencié s'estimerait heureux dans la tenue sombre du lettré. Mais une fois docteur, il ne veut plus en rester là. S'il n'a pas encore de poste, il limite son ambition à cette première étape, mais le chemin est long à parcourir, il n'en voit pas la fin! S'il a obtenu un poste, son univers devient les résidences dans lesquelles il ne fait que passer, et sa course se poursuit jusqu'à la fin de ses jours. Pourtant, même si la vie se consume à briguer des honneurs, la mort nous ravale tous au même rang. Un enfant pourrait le comprendre".
Le second est Emil Cioran (XXe siècle) dans Ebauches de vertige :
"Plus on progresse en âge, plus on court après les honneurs. Peut-être même la vanité n'est-elle jamais plus active qu'aux approches de la tombe. On s'agrippe à des riens pour ne pas s'aviser de ce qu'ils recouvrent, on trompe le néant par quelque chose de plus nul encore".
Mais ces mots peuvent-ils se heurter aux étalages auto-complaisants que l'on peut lire à longueur de temps sur les "réseaux sociaux"?
Rien n'est moins sûr.

samedi 5 août 2017

PETIT ELOGE DE LA DECADENCE


                                                            

Il y a sans doute quelque paradoxe à faire l’éloge du déclin. Comme dans le titre du célèbre ouvrage de l’historien Edward Gibbon, le déclin précède la chute. Il implique d’ordinaire dégradation, abâtardissement, relâchement, faiblesse, avant la ruine définitive et le néant. La Décadence semble installer la décomposition dans la durée. Il y a des temps ou des siècles de décadence, où l’on décrie ce qu’on avait loué et loue ce qui était décrié. « Les égouts de Paris méritent qu’il s’y passe quelque chose d’illustre. Des personnes qui ont tout vu disent que ces égouts sont peut-être ce qu’il y a de plus beau dans le monde. La lumière y éclate, la fange y entretient une température douce, on s’y promène en barque, on y chasse au rat, on y organise des entrevues, et déjà plus d’une dot y fut prise ».

Ces lignes de Louis Veuillot, dès 1866, cherchent à exalter, fût-ce par antiphrase et de manière parodique, la beauté de la laideur. À la même époque (1862), Théophile Gautier, que Veuillot n’aimait guère, parlait des « belles époques littéraires » considérées comme « définitives » et ajoutait : « Après selon les critiques et les rhéteurs, tout n’est que décadence, mauvais goût, bizarrerie, enflure, recherche, néologisme, corruption et monstruosité ». Il n’y a, en apparence, rien là qui dût être loué. Cette cascade péjorative énumère au contraire tout ce qui va contre la norme, la mesure et la bienséance dans le fond comme dans la forme. Veuillot encore, songeant aux deux observateurs latéraux du tableau de Thomas Couture Les Romains de la Décadence, parlait du « corps souillé » de Rome, « vautré devant eux, crevant de l’excès de la viande et du vin » et de « mourir dans la fange et le vomissement des orgies ». Mais qu’advient-il si, de péjoratifs, les termes de Gautier deviennent au contraire laudatifs et définissent une sensibilité et une poétique nouvelles ? On savait depuis Baudelaire que le Beau est toujours bizarre, depuis les Goncourt que la recherche est une qualité et le néologisme une nécessité, depuis Lorrain que la corruption est un art, depuis Huÿsmans que le monstre est une fascination, depuis Jankélévitch qu’il y a un « bon mauvais goût ». L’éloge de la Décadence pourrait être éloge de l’extrême et de l’excès. Il s’agirait de reculer les limites du bon goût jusqu’à un point de non-retour, d’une pratique systématique et pour ainsi dire journalière de l’oxymore. Les formules de Charles Morice (1888) font date en ce sens : la Décadence, « une naissance dans une agonie », « une aurore dans la nuit » ; mais où la nuit, peut-être, compte plus que l’aurore, et l’agonie, plus que la naissance. L’extrême prend tout son sens, celui de l’onction ou de la dernière heure. Dernière extrémité de la Beauté, du Langage, du Sens, de la Vie. Gautier, encore, le dit très bien : « À nos yeux, ce qu’on appelle décadence est au contraire maturité complète, la civilisation extrême, le couronnement des choses ». « Ultra affiné », dira du décadent Paul Valéry de son côté (1890), « encore vierge des sales baisers du professeur de littérature » : échappant, par là même, à toute tentative de justification ou de réhabilitation, d’une élégance sans nom, refusant d’être enrôlée dans la glose académique. « Un caractère de particularité, de paroxysme et d’outrance », dira encore Gautier, puisque « le beau s’obtient dans l’horreur comme dans la grâce » et qu’il importe de choisir la scélératesse de la jusquiame plutôt que l’honnêteté de la rose.         

vendredi 23 juin 2017

STATUES / 3


Je n’avais pas présent à l’esprit, lorsque j’ai écrit Veturia [voir "Consolation" 20 février 2017], ce ballet pantomime en deux actes et quatre tableaux de Théophile Gautier, que nous a conservé Émile Bergerat et qui s’intitule La Statue amoureuse[1]. C’est à juste titre que Bergerat évoque Mérimée à son endroit ; et le passage, au doigt de la statue, de l’anneau d’or au premier tableau, ne fait que confirmer la « grande analogie ». J’ai aussi adopté cette péripétie (Veturia, p. 26). Mais Konrad (chez Gautier) et Alphonse (chez Mérimée) agissent dans une sorte d’énervement du jeu ou même de transe (Gautier parle même d’un « accès de délire ») où ils ne sont plus eux-mêmes. Alors que Coriolis fait preuve d’un acte conscient et maîtrisé, ne reflétant que le sentiments pur que lui inspire la statue. Celle-ci d’ailleurs, j’ai pris soin de le dire comme pour me disculper à l’avance, n’est pas une Vénus (Veturia, p. 7) et n’a aucun lien avec les puissances occultes. D’ailleurs, contrairement aux deux autres statues, elle ne referme pas le doigt sur l’anneau. De même, dans Veturia, l’épisode de l’anneau ne vient point interférer avec un lien terrestre sacré, fiançailles ou noces prochaines ; et cet anneau fera l’objet d’un attentat de la part de Manon, sera arraché, le doigt brisé, et jeté ensuite par la maîtresse jalouse.

À la différence de Veturia, les statues mises en scène par Gautier et Mérimée ont un caractère maléfique, représentent une déviation ou une sorte de sacrilège. À deux reprises, Konrad, chez Gautier, est ramené dans le droit chemin par un « saint prêtre », lui disant « qu’il a manqué tomber dans une embûche du démon ». Il est même question d’un exorcisme. La Vénus d’Ille a un caractère funeste plus appuyé encore. Mérimée parle de l’« expression diabolique de la dame », de « cette diabolique figure », et même d’« une divinité infernale ». On a clairement affaire ici à la Vénus baudelairienne, proche de l’enfer et héritée de la légende de Tannhäuser, que mentionne d’ailleurs Bergerat. Veturia, au contraire, est bénéfique, inspiratrice, source de joie et représentant une sorte d’impossible idéal, que détruira au dénouement un orage au sens manifestement symbolique. Contrairement au retour à l’ordre (chez Gautier) et à la mort du protagoniste (chez Mérimée), c’est, dans Veturia, la statue elle-même qui est détruite et se désagrège.                    

      




[1] Émile Bergerat, Théophile Gautier. Entretiens, souvenirs et correspondance, Paris, Charpentier, 1879, p. 217-221.

samedi 17 juin 2017

THRENE POUR CHEVELU


Une fois n’est pas coutume. Aujourd’hui, je parlerai d’un chat. Non pas d’un chat de race, d’une bête à concours, d’un chat célèbre ou botté, d’un chat Belaud, Mürr, Barre de Rouille ou Kiki la Doucette. Mais d’un chat ordinaire, d’un chat plébéien, habitant des banlieues, dépourvu de pedigree mais non de gentillesse. Un chat qui dans ma cervelle se promène, mais avec douleur. Un chat obscur de son vivant, dont la gloire est posthume et inscrite au martyrologe. Un chat torturé à mort, pour le plaisir, et les yeux arrachés, devenu, à son corps défendant, son corps lacéré, symbole du mal infligé, du Mal absolu. Rassemblements, silences, cris, poèmes, affiches, dessins et fleurs sont nés spontanément, partout, pour dire l’horreur de ce supplice. Mais ni pouvoirs publics, grands corps politiques, judiciaires, académiques, journalistiques ou universitaires n’ont cru devoir s’en soucier ou seulement faire appliquer la loi. Le félin domestique n’a sa place dans aucun cursus honorum ni aucun palmarès. Il l’aura dans le souvenir de tous ceux qu’a horrifiés cette indicible cruauté.    

dimanche 7 mai 2017

LE MAUVAIS GENRE

En ce temps où congé est pris des textes et de la littérature, et où l'Université n'a plus rien à se mettre sous la dent; où, quand elle parle littérature, c'est de "littérature des bifurs", de "frontières racialisées" et de "stratégie de passage", on se prendrait à désespérer. Mais, le ciel soit loué! il y a le genre, pardon! le Gender, mille pardons! le "genre genré". Et il y a les migrants. Quelle aubaine! Pour faire bonne mesure, marions-les. Et cela donne : "Ecritures migrantes du genre". Le sens est incertain, mais cela paraît chez un éditeur de bon renom, aujourd'hui surtout préoccupé de suivre servilement les modes passagères. J'avoue ne pas savoir ce qu'est une écriture migrante, qui suit "les entames infinies des différences sexuelles", parce qu'il y va "de l'être lettré du vivant". Les maîtres-mots ici sont "déconstruire" et même "dénaître". On le comprend. Et il faut le faire "par croisées comparatives". On imagine le désarroi  des fondateurs de ce  que l'on appelait autrefois la littérature comparée, à entendre parler de "migrance", "exulances"; "co-vivances". Curieux retour, soit dit en passant, de cette finale en -ance, qui retenait jadis l'auteur d'un "Petit Glossaire". Il est vrai que l'on parle aujourd'hui "les langues du dépanneur" (?). Mais il y a heureusement, pour se consoler, les séries américaines, avec lesquelles le genre fait bon  ménage. N'est-il pas question, dans un séminaire parisien, des "approches genrées des genres filmiques et  télévisuels", où l'on apprend que "les représentations genrées battent en brèche les codes de genre"? Les genres, en veux-tu, en voilà. Et l'on dit aujourd'hui "Habemus gender", comme on disait "Habemus papam". C'est tout dire.

dimanche 16 avril 2017

OBITUAIRE II

Il y a un an, je célébrais le service funèbre de l'Université (voir "Obituaire", 26 avril 2016). Aujourd'hui, c'est un autre décès qui retiendra mon attention : celui de la littérature. Et les deux vont de pair. Les signes n'en manquent pas dans la titrologie récente : "La littérature, pour quoi faire?" (2007); Misère de la littérature (2005); La Haine de la littérature (2015); La littérature en péril (2007); L'Adieu à la littérature (2005); et, pour finir, ce titre à valeur de manifeste : Comment parler des livres que l'on n'a pas lus? (2007) 
Cet acte de décès n'est-il pas paraphé par les universitaires eux-mêmes, qui s'ingénient à remplacer la littérature? Le livre (qu'on n'a pas lu) le cède désormais à d'autres objets, la bande dessinée (japonaise, de préférence), la série télévisée (américaine, de préférence) et, pire encore, le graffiti, dont des équipes de nettoyage jadis louées à grands frais gommaient les traces sur les édifices publics, aujourd'hui baptisé "street art". Des vocables à la mode prennent le relais, comme ces "Gender Studies" dont on nous rebat les oreilles dans tous les amphithéâtres de France et de Navarre... ou de Champagne-Ardennes, témoin cette "journée d'études" à l'intitulé navrant : "Gender et séries télévisées",  et située dans une bibliothèque portant le nom de Robert de Sorbon, lequel doit se retourner dans sa tombe, à entendre pareilles billevesées et autres "tropes télévisuels". Et de donner à tout ceci une apparence de science, pour tenter de lui trouver une légitimité.
Je livrerai pour terminer ces paroles pour le moins inquiétantes de Jeffrey J. Kripal, professeur à Rice University, dans son Introduction au livre de Bernardo Kastrup More than Allegory (2016), p. 5 : "Eblouis par les succès technologiques de la science et de l'ingénierie, nous en sommes venus à considérer la réalité comme un composé de nombres invisibles. Tout ce qui est réel se dénombre. Tout ce qui vaut la peine d'être connu peut être mesuré. Tout ce qui ne vaut pas la peine d'être connu ne peut être mesuré. La seule forme réelle de connaissance est mathématique ou scientifique. Tel est en tout cas le postulat. Mais c'est plus qu'un postulat. Au moment où j'écris, le ministre japonais de l'éducation promulgue un décret abolissant tous les programmes tenant aux sciences sociales et aux humanités dans les universités du Japon. Et des soixante universités d'état, vingt-six sont d'accord pour appliquer ledit décret dans une certaine mesure". 
La France va-t-elle suivre ?    

dimanche 26 mars 2017

LATIN MORT VIVANT?

A tous les lecteurs qui m'ont interrogé sur la présence insistante du latin dans mon dernier roman Veturia (mon blog du 20 février), je répondrai ce qui suit.

Veturia, ce n'est pas seulement une plongée dans le monde romain; c'est aussi un effort, peut-être désespéré, de renouer avec la langue latine, que des décrets ineptes ou criminels tendent à reléguer au nombre des choses inutiles. Espèce en voie de disparition, le latin tente ici de survivre, par l'Enéide, Horace ou une lettre de Pline, et, plus encore, par le dialogue muet avec la statue. "Il avait exhumé du fond de sa mémoire quelques bribes de latin" (p. 10). "Le latin venait couramment sous sa plume" (p. 18). "Il eût voulu écrire son roman en latin, afin qu'il ne fût lu et compris que de Veturia" (p. 79). Même Manon, faisant amende honorable auprès de la statue, déplore son ignorance du latin (p. 99-100). Le roman est ainsi un moyen de redonner vie au latin, d'en faire une langue vivante.  
Il faudrait dire : tous les latins. Celui de Virgile comme celui de l'Ecclésiaste, celui de Catulle comme celui du Stabat Mater, celui de Lucain comme celui de Daniel ou du Livre de Job. "Ce n'était pas là le latin de Tite-Live; c'était un latin qu'elle ne connaissait pas et qu'il n'avait pas eu le temps de lui apprendre" (p. 70). Le paradoxe ici est celui d'une Romaine de la République faisant l'apprentissage de sa propre langue, rencontrant un latin inusité qu'on ne parlerait que plus tard. "Veturia ne pouvait certes connaître ni Virgile, ni Ovide" (p. 84). Même Manon, "afin de plaire à Veturia", avait "recherché le latin de Sénèque" dans le De Amicitia (p. 102).
Toute une bibliothèque latine défile ici, de Virgile à Claudien et de Stace à Fortunat, où Lucain, peut-être, se taille la meilleure part. Façon, aussi, d'initier une Romaine de l'époque archaïque au latin tardif. Cette initiation à la Décadence, dont le protagoniste, par délicatesse, gomme les stupres et les brutalités, se résoudrait plutôt en une rencontre avec les afféteries de l'alexandrinisme, Veturia semblant "goûter particulièrement dans Apulée la fable de Psyché, frappée sans doute par le rite secret de la visitation nocturne" (p. 49-50).
Louis-Marie Quicherat et Othon Riemann, le lexicographe et le grammairien, sont aussi convoqués, comme pour donner une assise scientifique au propos romanesque. Le protagoniste du roman, qui en est en même temps l'auteur, de même que l'héroïne Veturia, paraissent pratiquer le Gradus ad Parnassum comme autant d'écoliers jadis sur les bancs de l'école. Le roman Veturia se révélerait ainsi comme un roman d'apprentissage, dans lequel le latin jouerait le double rôle d'instrument de communication rhétorique et sentimentale.  
       

lundi 20 février 2017

CONSOLATION


Je rouvre ce blog après une longue absence, de manière symbolique, sur le thème de la perte. La consolation était un genre très prisé des Latins. Et l'on sait le parti que la philosophie stoïcienne, Sénèque et Boèce en ont tiré. Je raisonnerai aujourd'hui sur deux consolations, l'une ancienne, l'autre contemporaine. En 1797, Sénac de Meilhan écrivait, dans son roman, l'Emigré, une "Consolation philosophique sur la perte de sa bibliothèque". Et je vois, en 2016, sous la plume de Jean-Michel Delacomptée, une Lettre de consolation à un ami écrivain (Robert Laffon).
C'est une étrange lettre que celle du Président de Longueil chez Sénac : la consolation y est presque par antiphrase, puisqu'il ne regrette rien. "Je n'aurais guères profité de mes livres si je ne savais pas les perdre". Et ailleurs : "Les bibliothèques qui contiennent par delà une certaine quantité de livres, peuvent être comparées aux dictionnaires qu'on ne lit pas". La fin de la lettre va même plus loin, dans la pensée et le style de Qohéleth : "Que conclure de ce je viens de vous dire, sinon que rien n'est durable dans le monde, et que les pensées et l'estime des hommes sont comme les flots de la mer qui se succèdent et disparaissent". 
Alors, faut-il regretter de ne point être publié ? ou d'être publié et passé sous un mortel silence? La consolation de 2016 paraît prendre le parti opposé. Elle enseigne en effet, de "ne pas renoncer malgré les obstacles, les impostures, les déconvenues que doit affronter quiconque cherche toujours, avec obstination, à écrire authentiquement". Belle leçon, malgré la présence, au premier rang du palmarès des ventes, d'un roman inepte, dit "feel good", qui va atteindre les cinq cent mille lecteurs (-trices). J'ai comme fait mienne cette leçon en proposant mon roman Veturia à quatre éditeurs et essuyant quatre refus. Les propos du dernier en date m'ont semblé significatifs : "Le thème de ce roman est assez éloigné de ce que nous entendons publier, et l'écriture, fort érudite au demeurant, maintient à distance les lecteurs que nous sommes, avec ses nombreuses citations latines et autres références". Je n'ai pas renoncé et l'ai publié chez un éditeur "intermédiaire" entre le compte d'auteur et l'édition traditionnelle. 

Ainsi me suis-je consolé. 
    

dimanche 20 novembre 2016

LE VULGAIRE ET L'ENNUYEUX

Je laisserai aujourd'hui la parole à une voix venue d'un autre siècle, inattendue dans ce contexte, et dont les accents paraissent étrangement actuels :
Le vulgaire et l'ennuyeux! toute la mythologie des païens grossiers n'a rien imaginé de plus subtil et de plus effrayant. Ils se ressemblent beaucoup, en ce que l'un et l'autre ils sont laids, plats et pâles, quoique multiformes, et qu'ils donnent de la vie des idées à vous en dégoûter dès le premier jour où l'on y met le pied. De plus, ils sont inséparables, et c'est un couple hideux que tout le monde ne voit pas. Malheur à ceux qui les aperçoivent trop jeunes! Moi, je les ai toujours connus. Ils étaient au collège, et c'est là peut-être que tu as pu les apercevoir; ils n'ont pas cessé de l'habiter un seul jour pendant les trois années de platitudes et de mesquineries que j'y ai passées. [ ...] J'avais presque oublié qu'ils habitaient Paris, et je continue de les fuir, en me jetant dans l'imprévu, avec l'idée que ces deux petits spectres bourgeois, parcimonieux, craintifs et routiniers ne m'y suivront pas. Ils ont fait plus de victimes à eux deux que beaucoup de passions soi-disant mortelles; je connais leurs habitudes homicides et j'en ai peur...
Et, pour conclure, ces mots, issus de la même voix :
Chaque génération plus incertaine qui succède à des générations déjà fatiguées, chaque grand esprit qui meurt sans descendance, sont des signes auxquels on reconnaît, dit-on, un abaissement dans la température morale d'un pays. 
C'était en 1863, du vivant de Baudelaire, dans un roman jugé - à tort - "sentimental" et d'une force singulière : Dominique, d'Eugène Fromentin.    

jeudi 10 novembre 2016

"CES FOUILLES DE CORBEAUX DANS LE VENTRE DES MORTS" (1)

Aujourd'hui, les morts sont mis en coupe réglée. Entendons : les morts proches. Mort d'une mère, d'une fille, d'un compagnon, d'un président. Quelle aubaine! La larme à l'œil est vite essuyée, si tant est même qu'elle ait été versée. On ne saurait manquer cette occasion de se gagner un peu de notoriété littéraire et de braise (2), tout en faisant pleurer dans les chaumières. Voici mille deux cents lettres d'amour jetées sur le marché. Est-ce vengeance posthume, désir désespéré de sortir de l'ombre, simple attente du profit? Ce dernier aspect n'est pas négligeable, et les missives enflammées du président défunt sont au 6ème rang des meilleures ventes au palmarès d'un magazine connu : entre le cerveau (Libérez votre cerveau, n° 5) et l'intestin (le Charme discret de l'intestin, n° 9). Mais plus près, sans doute, de ce dernier, malgré les apparences arithmétiques. Les vautours aiment toujours la charogne.
 
(1) Victor Hugo, "Les quatre jours d'Elciis", La Légende des Siècles
(2) "Dans l'argot des ateliers, de la braise, de l'argent, c'est à dire de quoi faire bouillir la marmite" (Littré).

samedi 15 octobre 2016

EXALTATION DU SENSIBLE

Je voudrais aujourd'hui, après un long silence, signaler un livre qui est une belle incitation à la réflexion et au retour sur soi. Ce livre se constitue autour de deux démarches apparemment contradictoires et, en réalité, complémentaires : le cheminement et le retrait. L'image du chemin et du parcours revient constamment sous la plume de l'auteur. Mais si elle peut évoquer, d'une certaine façon, la voie perdue de Dante (che la diritta via era smarrita), elle ne se pose pas en référence à une voie droite, directe, linéaire, rectiligne, mais à un parcours sinueux. "Par quel chemin détourné suis-je arrivé[e] ici? A quel moment me suis-je fourvoyé[e] ? Comment faire marche arrière?" (p. 124). Il s'agit bien ici, en revanche, de la traversée d'un enfer, que l'hypersensibilité rend plus éprouvante encore. Il faut abandonner la voie droite, celle qui, par exemple, d'une sensibilité littéraire, menait en droite ligne à l'Université. "Je refuse catégoriquement le lien de cause à effet entre une sensibilité littéraire exacerbée et la profession d'enseignant de lettres. C'est confondre une profession de sociabilité avec un don pour l'intériorité" (p. 124). L'enfer, ici, n'est pas celui des neuf cercles. C'est, dans l'enfance, celui de l'école (p. 119), puis, plus tard, celui du cercle d'amis, de relations, de collègues, de colloques, qui se referme sur vous et dans lequel on se sent prisonnier. Pour reprendre une formule célèbre au temps de Sartre, l'enfer, c'est les autres. Tout le livre est un procès de la sociabilité obligatoire, de "l'obligation communautaire" (p. 119), de la confusion souvent faite entre normalité et rapports humains. Un nouveau chapitre de La Bruyère (d'ailleurs cité p. 31-32) à écrire, de "la société et de la conversation". Suivre Rousseau (p. 76) et Baudelaire, les rêveries d'un promeneur solitaire, échapper à la tyrannie de la face humaine. Les formules frappantes abondent ainsi dans ce livre : "nécessité du repli", "apprentissage du silence" (p. 132), "rêverie solitaire et retraite précoce hors du monde" (p. 124). C'est anywhere out of the world, Baudelaire encore (cité p. 61, 67, 72). Mais à côté de la tyrannie de la face humaine, il y a la tyrannie de la voix humaine, telle qu'elle s'impose par le téléphone (p. 77). Inquisition, question, tribunal devant lequel on est sommé de comparoir, rappel à l'ordre, qui est évidemment l'ordre social, irruption dans le retrait, plus perverse encore de n'être pas sensible, et dont un Léon Bloy faisait déjà le procès dans ses Histoires désobligeantes; importun et symbolique obstacle "sur le chemin de la vie intérieure" (p. 84), sur "le chemin du retour vers soi" (p. 104), sur "le chemin thérapeutique personnel" (p. 52). C'est que ce livre rend son prix au silence, "art qui nécessite grandeur d'âme et force de caractère" (p. 170), et que la vie extérieure vient troubler par tous les moyens.
          C'est Ta sensibilité te tuera (Paris, Editions Max Milo, 2016), par Marie-France de Palacio.

           
        

jeudi 1 septembre 2016

BAS ETAGE

J'avais quelque temps délaissé cette tribune, devant l'accablement qui me prenait au vu de la médiocrité insigne de la littérature actuelle. Et voici qu'on m'apporte un roman dont l'auteur, c'est la quatrième de couverture qui le dit, a gagné par ses œuvres "une renommée internationale". Peste! On souhaiterait assurément un meilleur ambassadeur. La première phrase donne le ton : "Arthur Dreyfuss aimait les gros seins. Il s'était d'ailleurs demandé, si d'aventure il avait été une fille, [...] s'il les aurait eus gros ou petits" (p. 11). Si c'est là un roman à thèse, on voit de quel bois elle se chauffe. La pensée, ici, est aussi absente que la langue est pauvre. On trouvera, dès la première page, "une poitrine conséquente". Déjà, Littré disait : "Conséquent pour considérable est un barbarisme, que beaucoup de gens commettent et contre lequel il faut mettre en garde". Mais en a-t-on cure, lorsque, partout, la vulgarité domine : "Un con qui fait croire qu'il a un môme pour se taper des mères" (p. 83). Et partout, l'incapacité de mener une phrase à son terme. Huit mots. Six mots. Trois mots. Pas de verbes, ce serait trop demander. "Photos de dames pour leurs books. En tutu. Puis sans le tutu. Juste avec le collant transparent. Puis sans le collant. Puis en gros plan" (p. 83). On sombre dans une bassesse sans nom : "j'm'en fous de tes repères, Avatar c'est mondial et la couille de PP est là, c'est un truc franchouille" (p. 177). "Chacun eut envie de parler d'autres choses que de ces pauvres ploucs. Tous des cons. Tous les mêmes" (p. 176). Il paraît, dit encore la quatrième de couverture, que c'est "féroce et virtuose". J'ai cherché en vain, dans ces pauvres 264 pages, la férocité et la virtuosité. Je n'ai trouvé que la vulgarité et la bassesse. Du protagoniste, on nous dit : "Il n'avait pas lu Rimbaud" (p. 13). On s'en doute. L'auteur non plus, peut-être. Il est vrai que son héros regarde à la télévision des séries américaines ou compare les mérites de la ficelle picarde et du gratin au fromage (p. 111). On ne nous fait même pas grâce d'une éjaculation précoce (p. 198). Oh! Marcel Proust, Thomas Mann, Julien Gracq, où êtes-vous? Aujourd'hui, c'est Grégoire Delacourt.     

samedi 6 août 2016

DEUX MAUX, CHOISIR LE PIRE

Relisant, redisant avec le même bonheur le beau poème d'Aragon intitulé "Le rendez vous perpétuel" :

                             J'écris contre le vent majeur et n'en déplaise
                             A ceux-là qui ne sont que des voiles gonflées
                             Plus fort souffle ce vent et plus rouge est la braise

 la pensée me venait que la fonction de l'enseignant était d'abord de faciliter à l'étudiant la connivence avec les textes, le plaisir du texte. Un poème d'Aragon, une lettre de Madame de Sévigné, le début d'Aurélia : c'est bien là "écrire contre le vent majeur". Las! Tout change. Il faut aujourd'hui "faire faire de la théorie aux étudiants", apprendre aux étudiants à "devenir théoriciens", à "forger des concepts". Et voilà que, dans un livre récent, les voiles gonflées (de vent ?) cinglent de plus belle et déferlent : métalepse, périlepse, hétérométalepse, transtextualité, modèle communicationnel, antonomologie, ficsemblable [sic], contrefactuel factuel, syngraphie, factilité, énallage. Mais une seule chose rassure pourtant dans ce volume : un chapitre s'intitule "écrire pour ne pas être lu". Puisse cela être pris au pied de la lettre.
Mais les étonnements se succèdent. Le dernier programme de Littérature Comparée proposé aux étudiants d'agrégation regroupe trois poètes, un Français, un Espagnol et un Arabe, qui n'ont visiblement rien de commun malgré l'effort des présentateurs pour prouver le contraire. Ceci les contraint à avouer, dans le texte programmatique, qu'il s'agit là d'un "rassemblement de textes hétérogènes" (p. 1. Je souligne). Mais "la triangulation des œuvres permet de percevoir immédiatement ce que les situations ont d'incomparable" (p. 4. Je souligne). Les adjectifs inquiètent. Il paraît que cela s'appelle "comparatisme différentiel" (p. 2). Un collègue jadis disait plus crûment que la Littérature Comparée ainsi vue était "poireau et pomme de terre"! Ces poètes étrangers, de surcroît, sont nécessairement étudiés en traduction. J'ai enseigné la Littérature Comparée pendant quarante ans à l'Université de Lille-III et à la Sorbonne, avec pour exigence première l'accès aux textes dans la langue originale. J'apprends aujourd'hui que "la traduction n'est pas une perte, mais au contraire comme une "interprétation" au sens musical du terme"; et "peu nous importe de savoir dès lors si la pièce traduite est supérieure ou inférieure à l'original" (p. 5).

Autre temps, autres mœurs.    
 

mercredi 20 juillet 2016

PASSE & PRESENT

Afin de me purger l'esprit des caricatures de Gaulois répandues de nos jours à travers la bande dessinée, je suis allé voir Alésia. J'ai arpenté le forum, jadis bruissant de va-et-vient et de paroles, aujourd'hui silencieux. J'ai longé rues et ruelles, le long des boutiques sous les portiques, me suis attardé près du lieu de culte du dieu Ucuetis fondé par les bronziers et forgerons. J'ai jeté un coup d'œil sur les caves où la place des amphores était encore visible, vu le théâtre et la basilique civile. Ville si présente et dont il ne reste rien que des soubassements de pierre, mais si présente dans son dénuement, au moment où les Mandubiens durent la quitter comme autant de bouches inutiles. Sententiis dictis, constituerunt, ut, qui valetudine, aut aetate, inutiles sunt bello, opido excedant. J'avais emporté les Commentaires de César, une édition ancienne publiée à Venise en 1605 apud Pietrum Ricciardum, et relisais dans le livre VII le sort de ces Mandubiens hospitaliers, qui eos opido receperunt, cum liberis, atque uxoribus, exire coguntur [...] flentes, omnibus precibus orabant, ut se, in servitutem receptos, cibo iuuarent. Ville morte vivante, plus vivante d'être morte, où s'était joué le sort d'un peuple et d'un homme, encore habitée par la tristesse de Vercingétorix pris en tenaille entre eruptio et deditio, et dont la statue colossale se dresse toujours à quelques sept cents mètres de là, en proie à quelques absurdes touristes  se faisant photographier à côté du grand homme. Ce contraste entre la noblesse du monde antique et la bêtise actuelle, où des foules se ruent dans des parcs à la recherche d'infantilisantes images virtuelles, n'était nulle part plus sensible qu'à Alésia, in summo colle positum, éternellement seule dans le panorama de la plaine des Laumes, Alexia, qui nisi obsidione expugnari non posse videbatur, où se dresse encore l'ombre des fortifications de César pour le siège.      

dimanche 10 juillet 2016

LE REGNE DE LA LITOTE

Des mots tombent en désuétude, remplacés par d'atténuatives et bienséantes périphrases. On n'est plus aveugle, mais non voyant; ni sourd, mais mal entendant. Partout, la litote sévit, y compris dans la vie sociale. Affublé d'un instrument bruyant qui lui brise les tympans et incommode le voisinage, le balayeur municipal est devenu technicien de surface; et la caissière des hypermarchés, soumise par sa direction à des rythmes toujours plus effrénés, s'intitule en contrepartie hôtesse de caisse. L'aveugle y gagne-t-il plus de commisération et la caissière plus de dignité? Rien n'est moins sûr. Leurs émoluments sont-ils revus à la hausse? Il ne le semble. Mais la litote est là, consolante, hypocrite.
La pire touche à l'âge. On n'est plus jamais un vieillard, encore moins un vieux. Aujourd'hui, on est un senior. Et une race nouvelle est apparue : le senior souriant. Les publicités regorgent de sourires âgés, empreints de jovialité, de satisfaction, de bien-être. Il faut dire que pour les industriels du voyage, du loisir, de la gastronomie ou de la mode, il y a là une clientèle de choix, un marché colossal. Cela vaut bien un comparatif et un sourire. Peu importe s'il apparaît figé, inexpressif et visiblement de commande. Le senior est heureux. Il l'est, il doit l'être. Son nom se confond avec seigneur. Noblesse d'emprunt. Pourtant, ce n'est qu'un comparatif, celui de senex, Gaffiot le confirme, ne signifiant autre chose que vieux. Donc, plus vieux.
Cet adjectif substantivé, ostracisé, certains l'avaient pourtant osé, et non des moindres. Dans son dernier recueil de vers, le poète Auguste Dupouy ne craignait pas d'écrire :
                                          
                                 Je voudrais, devenu ce que je suis, un vieux,
                                           Me reposer là-bas, sous les pins de la dune.  
 
Et encore :
 
                                Or voici que je suis devenu ce vieillard 
                                                N'ayant appris vraiment que peu de choses.
 
Et un autre poète, Maurice Magre, dans le très beau poème "Vieillesse", inclus dans un recueil au titre significatif (La Montée aux Enfers) et une section plus significative encore ("Le masque de la Beauté perdue") :
 
                             Tel je serai. Dans un vieux corps une jeune âme
                                       Dans un visage replâtré, les yeux repeints
                             [...]
                             Chacun contemplera sur ce vainqueur sinistre
                                            Les poches de mes yeux et les nœuds de mes mains.
                                 
                                            [...]
                                           
                                            Ô pouvoir qui détruis et fais naître, ô nature!
                                            Fais-moi mourir avec des cheveux et des dents.
 
Belle réclame pour une maison de retraite...

samedi 2 juillet 2016

TITROLOGIE

La titrologie romanesque reflète-t-elle son époque? On a eu la Princesse de Clèves, la Vie de Marianne, Manon Lescaut, la Duchesse de Langeais, Madame Bovary, Madame Gervaisais, Nana. On a même eu le Lys dans la vallée. Aujourd'hui, la devanture du libraire propose Le Jour où Anita envoya tout balader, La fille qui rêvait d'un bidon d'essence et d'une allumette ou Marguerite n'aime pas ses fesses. Contraste aussi cuisant que révélateur. Où sont aujourd'hui Madame de Rênal et Madame de Mortsauf? Où, Madame de Couaën et Madame Arnoux? Mais où sont les vierges d'antan?
D'où l'intérêt de s'attarder un instant sur la titrologie. Léon Bloy écrivait en 1891 : "Pour qui cherche dans les œuvres des écrivains autre chose qu'un délassement ou une trépidation nerveuse, le titre d'un livre a l'importance d'un ostensoir de grandeur ou de vanité" (Sur la tombe de Huÿsmans, 1913, p. 59). Devenu simple instrument de racolage, l'ostensoir désacralisé est tombé dans le bourbier, panneau publicitaire ou speculum!     

mardi 28 juin 2016

POUDRE AUX YEUX

L'ère du jargon, dans laquelle nous sommes entrés, et de laquelle nous ne sommes visiblement pas près de sortir, bat son plein. Il n'est de jour ou de colloque qui ne lui apporte son tribut. Aujourd'hui, c'est en Anjou, où se célèbre un mariage (morganatique ?) entre écologie et littérature. J'emploie, par contagion sans doute, un mot en -tique, ayant lu le sujet suivant proposé pour une communication : "La transitivité acousmatique de la parole naturelle : étude acroamatique de Jacques Dupin et de Philippe Jaccottet". Voilà Vadius et Trissotin tout ensemble! "- Et sait du grec, madame!" "- Il sait du grec, ma sœur!" Hélas! Il fallait, dit-on, neuf cents mots pour lire Racine. Mais l'on y chercherait en vain les vocables susmentionnés. J'ai ouvert, pour m'instruire, le Nouveau Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire de Ferdinand Buisson (1911), dont les Editions Théolib viennent de donner (2011) une réimpression bienvenue. On peut y lire, au tome I, sous l'entrée "acroamatique" : "Ce mot, fort inutilement emprunté au grec, ne désigne autre chose que l'enseignement oral. Dans l'histoire de la philosophie, il a un sens spécial : on y appelle acroamatique  une partie de l'enseignement d'Aristote réservée par ce philosophe aux seuls initiés. Etait-il besoin d'aller chercher si loin, pour en dénaturer la signification historique, un mot si pédant? On le trouve fréquemment aujourd'hui chez les pédagogues allemands; et nous ne souhaitons pas qu'on le leur prenne". Hélas, c'est fait! Les petits grimauds et barbouilleurs de papier n'ont qu'à bien se tenir. Mais ce n'est pas là un vers de Jacques Dupin ou de Philippe Jaccottet. C'est un vers de Molière.

samedi 18 juin 2016

RESUMPTION

Je voudrais remettre ce mot en usage. Littré le dit "terme didactique, peu usité", dans le sens de "Action de résumer". C'est que le résumé devient à l'ordre du jour. Il n'est plus l'outil pédagogique commode qui, à la fin d'une leçon, aidait l'élève à la mieux retenir. Désormais, il remplace la lecture, s'oppose à l'intégralité, encourage la paresse. Des firmes se créent, dont la raison d'être est de ré-su-mer! Pour tous ceux qui n'ont plus le temps, le goût, la volonté ou le plaisir de lire; qui veulent avoir une teinture et non une connaissance; qui préfèrent (horresco referens!) le plat cuisiné tout préparé sous cellophane à la bonne chère longuement apprêtée, il y a aujourd'hui de bonnes adresses : envoyez-nous le livre, on vous le résumera. Les quatre cents pages abrégées en quinze : qui dit mieux? Ainsi pourrez-vous feindre d'être un homme cultivé à bon compte, dans les dîners bourgeois à prétentions intellectuelles. C'est l'oraison funèbre de la lecture. Fini, le temps de grâce où l'on emportait son livre dans un coin retiré, comme un ami, pour partager du temps avec lui, pour avoir du chagrin quand on le terminait, pour dissiper son chagrin lorsque l'on en avait. C'est Montesquieu qui le dit, dans ses pensées diverses : "L'étude a été pour moi le souverain remède contre les dégoûts de la vie, n'ayant jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture n'ait dissipé" (Œuvres Complètes, Paris, Hachette, 1856, tome II, p. 451-452).
La vitesse emporte tout. Je me souviens d'un concours d'agrégation ayant à son programme une pièce historique de Shakespeare, qu'un candidat, renonçant à la lire, allait voir au cinéma dans une adaptation médiocre. Cela allait plus vite. C'était la mort du texte, remplacé par l'image commerciale. Aujourd'hui, on résume. Qu'importe la beauté du style, la lenteur nécessaire, le goût d'une page parfaite? On a fait semblant de lire. On n'a pas lu.     

mardi 14 juin 2016

L'ARBRE QUI CACHE LA FORÊT

  L'on ne se souvient aujourd'hui de Mary Shelley, l'épouse de Shelley, que parce qu'elle écrivit, à l'âge de dix-neuf ans, le fameux roman Frankenstein, que d'ailleurs personne ne lit, mais dont on va voir au cinéma les adaptations plus ou moins fidèles, tout en croyant d'ailleurs que le nom même de Frankenstein désigne le monstre, alors qu'il s'agit de son créateur. Ce Frankenstein a d'ailleurs un prénom, Victor, une épouse, une famille, ce dont on ne se soucie guère. Le monstre, le monstre, tout est là! 
   Ce roman trop célèbre est bien l'arbre qui cache la forêt. Mary Shelley a écrit en effet six autres romans, plus une novella récemment redécouverte (1997), deux relations de voyage, des biographies d'auteurs français, italiens, espagnols et portugais, des poèmes, deux drames en vers, de nombreux contes et nouvelles. Elle a entretenu sa vie durant une vaste correspondance, aujourd'hui totalement accessible. Las! C'est toujours Frankenstein qui occupe le devant de la scène.
  Il faut saluer l'initiative d'Antonella Braida à l'Université de Nancy, où elle a organisé récemment un colloque, le premier en France, entièrement consacré à Mary Shelley. D'autres aspects de son œuvre y sont heureusement abordés : la poésie, avec le long poème, "The Choice", qu'elle écrivit sur la mort de Shelley; les contes et nouvelles; les compétences linguistiques de Mary Shelley, notamment le grec et l'italien; sa collaboration aux périodiques de l'époque.
   On peut aujourd'hui lire son roman Le Dernier Homme (The Last Man), en anglais ou en français, entre roman d'anticipation et dystopie, décrivant un monde dépeuplé par une épidémie de peste qui ne laisse qu'un seul survivant : elle-même, sous un nom et un sexe d'emprunt, qui se décrivait "enserrée, emmurée, claquemurée par de septuples barrières de solitude", "fermée à la lumière et à la nourriture, à tout sauf à l'enfer torride habitant mon sein". Belles et poignantes images de déréliction, dont le poème "The Choice" avait déjà donné l'exemple.

vendredi 3 juin 2016

LA BICYCLETTE A L'UNIVERSITE ?

J'apprends avec surprise que le coureur cycliste Bernard Hinault relève désormais, non plus des annales sportives, mais de... la littérature comparée! Cette noble science, à laquelle des maîtres éminents, Baldensperger, Carré, Paul Hazard, ont donné jadis ses lettres patentes, se verrait-elle aujourd'hui reléguée dans la caravane du Tour de France? Et consacrée, en principe, à l'étude des concomitances littéraires et artistiques entre différentes aires linguistiques à une époque donnée, étudiant Goethe en France, l'Angleterre et Voltaire ou l'Italie des Romantiques anglais, ne serait-elle plus maintenant qu'un attribut de la Grande Boucle? L'Université, dont j'ai célébré les obsèques dans un récent Obituaire, ne sait décidément plus à quel saint se vouer. Foin des saint Augustin et des saint Jérôme! La Petite Reine a fait son entrée dans les Sorbonnes!
Certes, la chose n'est pas totalement nouvelle. Je me souviens de deux prestigieux coureurs italiens que l'enthousiasme d'outre-alpes qualifiait jadis sans broncher de "Dante del ciclismo" et de "Raffaello del pedale"! Mais aujourd'hui, on théorise. Il y a une "dramaturgie" du sprint et de l'escalade contre la montre. Il paraît que le sportif doit "prendre possession de sa légende". Il y avait autrefois la légende du Graal et la Légende des Siècles, ou celle encore de saint Julien l'Hospitalier. Il y a aujourd'hui la légende de Bernard Hinault. Loin de moi la pensée de dévaloriser le sport d'aucune manière ou de médire d'un sportif estimable. Mais ne peut-on plus mettre the right man in the right place? Entre une victoire d'étape et la Divine Comédie, entre un maillot jaune et la Fornarina, que peut-il y avoir de commun? Pourquoi brouiller les pistes en les affublant de grands mots? Pourquoi toujours mêler la chèvre et le chou? 

dimanche 22 mai 2016

ADIEU GERMANIA!

On ne lira plus Goethe, Schiller, Heine. On ne lira plus Der Mann ohne Eigenschaften, Der Zauberberg, Die Aufzeichnungen des Malte Laurids Brigge... Mais traduisez, que diable! Quel est ce sabir? On ne lira plus Kant, Hegel, Schopenhauer. Pour quel profit? On n'entendra plus Wachet auf, Am Abend aber desselbigen Sabbats, die Zauberflöte. Que voulez-vous dire? A quoi bon tout cela? Ainsi en a décidé une Université de province, sans doute bientôt suivie par d'autres. A quoi peuvent bien servir les Elégies de Duino dans l'entreprise, la poésie de Trakl dans l'administration, Der Prozess ou Das Schloss dans le commerce? Mais, monsieur, il s'agit d'un tout autre procès. Le russe, le chinois, l'arabe, à la bonne heure! mais l'allemand??? Un argument de poids, irréfragable, irréfutable, est tombé : l'allemand n'est pas rentable; un étudiant d'allemand coûte trop cher à former. Moins de dix inscrits, vous n'y pensez pas! Va-t-on payer un professeur pour si peu? A ajouter à la liste des langues... mortes.
Il me souvient d'un temps, déjà éloigné, où, arrivant jeune professeur dans une autre université, j'appris que la question à l'ordre du jour était la requête d'un étudiant souhaitant étudier l'hébreu. Eh bien! une chaire fut alors créée pour cet enseignement de luxe, et un professeur nommé.
Mais autres temps, autres mœurs. 

dimanche 15 mai 2016

LE POMPON

Une sorte de gnome hirsute et poilu, au poitrail fait de fourrure précieuse, renard ou vison, et aux yeux exorbités, trône désormais sur le sac à main des dames. Cela s'appelle, me dit ma fille, étudiante de troisième année en Ecole de Mode, "bag bug". Il pend là comme un accessoire inutile, coûte, malgré Littré ("Toute espèce d'ornement de peu de valeur que les femmes ajoutent à leur ajustement"), un prix souvent exorbitant. Mais il est à la mode. Cela signifie que la femme, sans réfléchir le moins du monde, si elle veut, comme on dit dans le jargon d'aujourd'hui, "être tendance", se doit de l'arborer. Leopardi, au siècle dernier, le disait mieux : "nous jugeons belle cette nouvelle façon de mode, même si elle contraste avec toutes les formes reçues de la beauté". Et, certes, la beauté n'entre pour rien dans le pompon, mais seulement l'imitation servile et le désir d'être au goût du jour. Goût par définition éphémère. Le même Leopardi le rappelait dans un texte célèbre, écrivant que la Mode et la Mort étaient sœurs et que  " l'une et l'autre visaient également à défaire et changer continuellement les choses d'ici bas". La breloque a de beaux jours devant elle, comme la futilité et la sottise dont elle se revendique. 


   

mercredi 11 mai 2016

STATUES / 2

Il savait gré au sculpteur d'avoir rendu sa féminité à Veturia. Ce n'était plus, aux Tuileries, magno natu mulier, mais des fleurs dont la promesse n'avait point encore passé. Au corps épanoui, presque massif, dont les beaux bras levés eussent formé un tendre collier, faisait contraste un visage fin, juvénile et pensif jusqu'à l'étonnement douloureux. Et le sein découvert, ni celui de Jocaste, ni celui de Phryné, était la beauté d'un rêve de pierre. Pierre Legros II n'avait pu se résoudre à montrer des ans l'irréparable outrage. Préférant la féminité au matriarcat, il avait sculpté une figure dont le rôle patriotique n'avait point oblitéré la possibilité de plaire. Le siècle des Lumières s'alliait ainsi aux débuts de la République romaine. C'était Lancret, c'était Houdon à Rome.
Il y a, se disait-il, une parenté et comme un air de famille entre les statues. Il songeait aux vers de Keats célébrant l'urne grecque. Veturia aussi était fille adoptive du Silence. N'en portait-elle pas le nom? Elle non plus ne se flétrirait pas, n'aurait jamais le front brûlant ni la langue desséchée. Et lui-même, bien que touchant au but, n'atteindrait jamais à la félicité. A l'inverse de Pygmalion, l'amant au flanc du vase n'eût jamais prié Vénus; ou l'eût priée, de ne point attenter au marbre et de lui conserver sa froideur minérale. Ce Pygmalion était sans doute un jouisseur vulgaire, adepte de la Vénus Pandêmos, piètre artiste assurément, pour n'avoir pas compris que seul comptait le temps ralenti, le slow time de Keats, et préféré réintégrer son art à la matérialité promptement périssable. Lui ne tomberait pas dans ce piège : Veturia n'avait rien à craindre. Il ne lui ferait pas courir le risque d'un cœur navré ou repu. Car l'autre Pygmalion, épuisant les possibles, prisonnier de la palinodie, priant Vénus, derechef, de rendre la vivante à la pierre, était pire encore. Veturia ne pouvait être un caprice assouvi. Envers et contre tout demeurant statue, gardant le silence, vestale du temps retrouvé, elle ne descendait pas de son piédestal qui la gardait altière, sans lui interdire un regard, un soupir, une larme.
...
Décidément, les liaisons de chair semblaient inférieures aux liaisons de pierre. Celles-ci ne mentaient pas. Celles-là atteignaient toujours aux limites de la compréhension réciproque. Le geste ne se joignait jamais à la parole, et la parole démentait l'écrit. La pierre ne changeait pas. Elle gardait dans le doute une force tranquille, faisait de l'immobilité une source de mouvement. Hier, aujourd'hui, demain n'avaient aucun sens. La permanence régnait sans partage. A l'abri des fluctuations et des humeurs, la pierre offrait une densité si éloignée des insupportables légèretés de l'être, que son silence parlait plus haut et plus fort que toutes les sociétés et les conversations. Veturia était ce silence. Lorsque, le vendredi venu, il accourait au rendez-vous, il se sentait tout imprégné par des effluves magnétiques. Cette humeur autre, dont parlait Plutarque, émanée du marbre, était le plus beau des langages. Qu'importaient alors le caquet et la parlerie? Il suffisait qu'il se tînt assis près du socle, ou debout parfois, afin de la prendre à témoin muettement, de lui confier ses doutes ou lui parler de Coriolan. L'exil était leur sujet favori, qu'il fût loin de Rome ou chez les Volsques, volontaire ou forcé, vécu comme une vertu ou une ignominie. Ce décalage d'une statue romaine en plein Paris, exécutée sous la Régence, mêlant trois époques, mettait dans cette relation hors du commun une note de fantaisie. Les Tuileries en prenaient soudain l'air des jardins suspendus de Sémiramis à Babylone. Et lui, nouveau Ninus, régnait sur ce royaume.  
    

vendredi 6 mai 2016

STATUES / 1

De crainte d'être importun, il n'avait osé jusque là adresser la parole à la statue. Puis, dans le doute, ne sachant si elle désirait un mot comme elle avait désiré un regard, il avait exhumé du fond de sa mémoire quelques bribes de latin afin de se mieux faire entendre. Veturia, cur siles? Car elle aussi se taisait. Et quousque tandem silebis? Il avait mis la main, pour s'en aider, sur un vieux Quicherat du siècle dernier et un exemplaire fané de la syntaxe de Riemann. Car il fallait parler son vernaculaire. Hic tibi (fabor enim, quando haec te cura remordet). Que savait-il de ce souci virgilien scellé dans la pierre? Il brûlait de lui dire, comme Jupiter à Cythérée : "Parce metu, Veturia! Ton fils n'a pas été sourd à tes objurgations. Il n'a pas marché sur Rome et a préféré l'exil. Trois historiens parmi les plus grands ont répété tes paroles et les siennes. Plus tard, un dramaturge, plus illustre qu'Accius ou Pacuvius, a fait de son histoire un drame, où tu figures, Veturia, sous le nom de Volumnia. Quatre fois Coriolan t'a invoquée avec angoisse, avant de faire droit à ta requête. Il ne t'a pas laissée comme une prisonnière dans les ceps, mais t'a obéi, la mort dans l'âme. Most dangerously, if not most mortal. Ainsi, Britannia t'a rendu hommage. Et j'imagine volontiers que la plus célèbre voyageuse britannique, traversant les Tuileries le 16 octobre 1718, peu avant qu'on y ait érigé ta statue, ne serait point passée outre sans t'assurer de cette sympathie qui tient de la vénération. Ainsi, tu peux rasséréner ton âme, et ne mérites plus ton nom de Trascurata  ! Et je ne manquerai moi-même, si tu le veux, de venir tacitement t'entretenir ; et peut-être voudras-tu me répondre : car de voir des images qui semblent suer ou pleurer, ou rendre quelque humeur teinte comme sang, ce n'est pas chose impossible, parce que le bois et la pierre ordinairement reçoivent une certaine moiteur dont il s'engendre de l'humeur ; et si est bien possible que ces images et statues jettent aucunefois quelque son semblable à un soupir ou à un gémissement quand au profond du dedans il se fait quelque rupture. Ainsi écrit Plutarque en sa vie de Coriolan, Veturia, et je le crois".

dimanche 1 mai 2016

LIVRE EN PERIL

L'on n'imaginait pas qu'un jour, le livre ferait les frais de l'antagonisme entre virtualité et réalité, existence et inexistence, être et non-être. Il y a aujourd'hui, paraît-il, plus de livres virtuels que de livres réels. J'apprends que cela s'appelle désormais e-books. Noli me tangere. On ne touche plus le livre. Mais touche-t-on encore au livre? Sans doute, n'y a-t-il jamais eu autant de livres en librairie. Le paradoxe est qu'il n'y a jamais eu si peu de livres. Tant de lecteurs et si peu de lecteurs! Le moindre homme politique, présent, passé ou à venir, le moindre acteur en délicatesse avec son public, le moindre sportif en déconfiture y va de ses mémoires, emplit les vitrines quelques jours, quelques heures, puis disparaît sans retour. Une amante délaissée en vendra même six cent mille, avant que la fureur politique ne retombe. Le roman fleurit sous des titres d'une effarante platitude, "La première nuit", "La première rencontre", "La première fois", "Jamais sans toi", "Elle et lui" (tiens! déjà vu...), "Où es-tu?", "Je reviens te chercher", "Seras-tu là?" Tout cela se décline à l'infini et se vend de même, s'exporte et se traduit, par milliers ou millions, devient immédiatement "livre de poche", non cousu, perdant ses pages, - ce dont on ne peut que se réjouir -, voué à la décharge publique.
Certes, le déclin vient de loin, et de haut. A la Bibliothèque nationale de France, depuis longtemps, on ne touche plus aux grands journaux du dix-neuvième siècle, mais à des microfilms exsangues et déjà détériorés. La microfiche prolifère ; l'acte de feuilleter est devenu anachronique, geste perdu, vestige. Il n'est plus que machine, écrans, boutons. Le papier s'éloigne. Définitivement.
Mais déjà, les papiers fin-de-siècle (le dix-neuvième) n'étaient plus ce qu'ils étaient, contenaient dans leur pâte de l'oxyde de fer, rouillaient et s'oxydaient : ce sont les fameuses "rousseurs" décrites sur les catalogues des libraires, qui défigurent le livre au grand dam des amateurs. Je songe aux papiers de jadis, des Alde et des Estienne, des Gryphe, des Elsevier et des Plantin, aujourd'hui encore luisant de propreté, brillants, immaculés, exempts de toute souillure. Le vélin des reliures à recouvrement est intact, solide, juste un peu bruni, patiné. Et puis, le papier avait un grain, une épaisseur, une odeur aussi, une complicité avec la main et avec l'œil. On trouvait encore cela naguère, avec les tirages de tête dits "en grand papier" : papier de Hollande Pannekoek, vergés d'Arches ou de Rives avec leurs pontuseaux, le Chine mince et tirant sur le gris, le japon à la cuve et le japon nacré, où les nacrures blanches faisaient merveille, le Whatman si robuste qu'il semblait inaltérable in saecula saeculorum... L'idée même qu'un livre pût être rogné était intolérable, et le massicot était l'organe du diable. Il fallait couper patiemment les pages, avec les précautions d'usage, pour ne point abîmer les Outhenin-Chalandre et les Seychal Mill, Lafuma ou Voiron.
Mais où est le preux Charlemagne?
Peut-être à Tusson (Charente), où l'éditeur Du Lérot perpétue avec bonheur une tradition ancienne d'ouvrages évidemment non rognés, à couverture rempliée et tirés à petit nombre... car il y a si peu de lecteurs!