Deux titres pourraient, à eux seuls, résumer la production romanesque - abondante - de René MAIZEROY (1856-1918), romancier et nouvelliste jadis aussi célèbre et lu que Guy de Maupassant, aujourd'hui irrévocablement tombé dans l'oubli. Mort à l'issue de la Première Guerre mondiale, témoin d'une Epoque révolue, dite Belle, Maizeroy a peint sans relâche les libertinages et les tendresses de la "bonne société" sans toujours en celer le tragique. Les deux titres allégués le disent : L'Amour qui saigne, son premier livre (1882) et Des Baisers, du Sang, livre de la maturité (1898). La Femme, sous toutes ses formes, est au centre de son oeuvre : Celles qu'on aime, Celles qui osent, Petites Femmes, Petite Reine, Joujou, La Remplaçante, L'Adorée; quand ce n'est pas La Peau ou Au Bord du lit! Une éloquente titrologie la détaille dans tous ses traits, tous ses gestes et toutes ses attitudes. Les hommes, en revanche, semblent faire moins bonne figure, tel le Claude Thiercey de la nouvelle "Le Feu de Joie" (1909), - longue nouvelle qui se souvient peut-être de Fort comme la Mort -, face à la touchante Madame de Faverel en proie au "mal de vieillir"; ou le Jacques de Violaine de la nouvelle "La Fin de Don Juan" (1883), finissant sa carrière dans un fauteuil à roulettes dans un village de banlieue. Mais les hommes n'ont-ils pas en même temps la caution de Maupassant lui-même, précisément dans une préface qu'il écrivit en 1883 pour... René Maizeroy?! "Jamais on ne me fera comprendre que deux femmes ne valent pas mieux qu'une, trois mieux que deux [...]. N'en garder qu'une, toujours, me semblerait aussi surprenant et illogique que si un amateur d'huîtres ne mangeait plus que des huîtres, à tous les repas, toute l'année".
samedi 28 mars 2020
mercredi 25 mars 2020
LES BOUCHES INUTILES
Simone de Beauvoir en avait fait une pièce de théâtre (1945). Aujourd'hui, plus que jamais, par temps de crise et de pandémie, elles sont d'actualité. Certes, la dichotomie a toujours été la règle. Il y a les riches et les pauvres, les fols et les sages, les justes et les damnés, les conservateurs et les libéraux. Mais à présent, jusque dans le discours politique officiel, une catégorie revient obstinément : les actifs et les inactifs. Il existe des variantes : les utiles et les inutiles, les indispensables et les superflus. Sans doute pourrait-on dire : les inactifs furent actifs parfois près d'un demi-siècle, les inutiles aujourd'hui furent utiles hier. Mais la mémoire est courte. Et il est un péché dont on ne se remet pas et qui n'est pas remis : la vieillesse. Même un poète le disait :
Maintenant, devenu ce que je suis, un vieux...
Mais le vieux mange : il faut donc le nourrir. Le vieux est malade : il faut donc le soigner. Et voilà le hic : cela a un prix! Lorsque l'épidémie éclate et que les vivres se font rares et les lits d'hôpitaux plus encore, lorsqu'il faut choisir, à qui va-t-on donner la pitance et la couche? La réponse n'est pas douteuse. A moins que, la devançant, le vieux n'invoque de lui-même la Camarde afin de laisser la place libre et l'assiette pleine. La bouche, parfois dénuée de dents, se ferme pour toujours, et c'est bien ainsi, sur la montagne de Narayama du film d'Imamura (1983). Mais les politiques quadragénaires, qui en décident, et n'ont pas pris les mesures nécessaires pour qu'il en soit autrement, auront soixante-dix ans un jour : comme la vieille Orin...
dimanche 23 février 2020
NECROLOGIES INTERESSEES
Il est étrange de constater que les nécrologies tournent généralement à l'avantage, non pas du défunt, mais de celui qui les écrit. X... est mort. Paix à son âme! Mais il avait favorisé mes débuts, aimé mon livre, publié mes travaux, apprécié mon commerce, m'avait convié à dîner, appelé à de hautes fonctions. Ce qui demeure est moins le souvenir du mort que la place que j'occupais auprès de lui, dans sa vie, parmi ses relations privilégiées, dans son estime.
Une bonne (re?)lecture de l'Ecclésiaste n'eût-elle pas mieux valu en l'occurrence? "Quia nec opus, nec ratio, nec sapientia, nec scientia erunt apud inferos, quo tu properas" [car il n'y a ni œuvres, ni comptes, ni savoir, ni sagesse, dans le shéol où tu vas] (Eccl. IX, 10. Trad. Ecole Biblique de Jérusalem).
mercredi 5 février 2020
TUER EN MUSIQUE?
J'ai naguère consacré ici même une page à la chasse, entre sottise et barbarie, encore plus près, sans doute, de celle-ci que de celle-là(Voir "Le goût de tuer", 3 mars 2016). Je reviens aujourd'hui sur ce sujet, pour m'étonner que la musique ait jamais pu se faire complice de ces pratiques. Comment l'art, censé adoucir les mœurs, a-t-il pu faire une place à ce carnage aveugle et complaisant? C'est pourtant ce à quoi on assiste, chez des artistes et non des moindres, de Clément Janequin à Carl Stamitz, sans oublier, hélas! Jean-Sébastien Bach. Que venait faire dans cette galère le Cantor de Leipzig? La cantate BWV 208, dite justement Cantate de la Chasse, s'ouvre sur une singulière profession de foi sous la plume de Salomon Franck : "Was mir behagt ist nur die muntre Jagd" [ce qui me plaît, c'est seulement la chasse gaie]. L'aria 2 (soprano) va encore plus loin, chantant : "Jagen ist die Lust der Götter" [chasser est le plaisir des dieux], dieux infernaux ou dégénérés, sans doute. Et l'instrumentation fait ici place à deux cors de chasse. C'est également ce que l'on entend dans le dernier mouvement de la Symphonie en ré majeur de Carl Stamitz, que l'on a connu plus inspiré. Et l'on constate que l'enregistrement CD de Chandos 1995, qui la propose entre autres pièces, ne résistait pas à illustrer la pochette du disque d'une scène finale de chasse à courre, où des veneurs en veste rouge entourent un cerf tombé à terre au milieu des chiens. Scène stéréotypée, hélas, à quoi on assiste encore de nos jours, et où des aboiements tiennent lieu de musique.
samedi 18 janvier 2020
MARY WOLLSTONECRAFT : "PHILOSOPHISING SERPENT" OU "PIONEER OF MODERN WOMANHOOD"?
Loin des invectives célèbres d'Horace Walpole envers Mary Wollstonecraft, "a hyena in a petticoat", Furie ("Alecto") ou "a philosophising serpent", un témoignage peu connu et plus mesuré de la notoriété durable du célèbre Traité de 1792, A Vindication of the Rights of Woman, se trouve dans un obscur journal, The Edinburgh Evening Courant du 19 janvier 1801. Sous forme d'un bref poème de vingt vers signé d'un pseudonyme fantaisiste (Jasperina), on y trouvait le portrait d'une mère de deux jumeaux s'instruisant de ses droits dans le livre de Wollstonecraft. Le raisonnement était simple : puisque l'épouse est apte à partager les préoccupations intellectuelles du mari, culture classique, mathématiques et choses de l'esprit, que celui-ci partage à son tour les occupations domestiques et apprenne à manier "la marmite, la bouilloire et la louche". Et que les deux aient aussi en commun les soucis du berceau :
"Henceforth, John", she cried, "our employments are common,
Be woman like man, and let man be like woman;
Here take up this child, John, and I'll keep his brother;
While I wet-nurse the one, you shall dry-nurse the other".
Ou : chacun suivant ses mérites et ses facultés naturelles. Le poème était intitulé : "The Rights of both Sexes". Peut-être une vague réminiscence rousseauiste est-elle à l'œuvre en filigrane? Le programme, en tout cas, "the kitchen and the cradle", semble révélateur d'un nouvel état d'esprit, fût-ce sur un ton badin.
vendredi 6 décembre 2019
MORT DE LA LIBRAIRIE
L'une après l'autre, un peu partout, les librairies ferment leurs portes, remplacées par la mangeaille sous toutes ses formes, généralement les plus indigestes. Signe des temps : le hamburger détrône le livre. La dernière fermeture en date paraît emblématique : celle de la Librairie "Le Pont traversé" à Paris, que personne ne traversera plus. Librairie que l'on peut dire illustre, où officia jadis l'écrivain Marcel Béalu (1908-1993), ami, correspondant et biographe du poète Max Jacob, auteur de L'Araignée d'eau et de Dernier Visage de Max Jacob (1946). La façade bleue de la librairie attend de se décolorer sous les effets du temps ou de s'abîmer sous la pioche des démolisseurs. Les vitrines sur deux rues, toujours remplies de livres peu communs, vont bientôt devenir veuves. Une nouvelle fois, il faut prendre le deuil.
A moins que...
dimanche 6 octobre 2019
LE MEURTRIER ET LA LUNE 2/2
(William Godwin, 1805)
Mais quel contraste entre la sérénité de ce décor et les pensées furieuses qui traversaient l'esprit du meurtrier! Il ne pouvait demeurer un instant en repos, fronçait les sourcils, se frappait le front de son poing fermé en faisant les cent pas. Il vit enfin son oncle survenir. Rabattant son chapeau sur son visage, de façon à n'être point reconnu, il projeta le vieil homme sur le sol et s'apprêtait à l'occire.
Qui êtes-vous, dit son oncle; et qu'entendez-vous faire? Je n'ai pas peur de la mort : aucun homme juste n'a peur de mourir. Mais levez les yeux! La lune, qui brille d'un doux éclat sur le ciel sombre, ne vous demande-t-elle pas comment vous osez violer la splendeur de son règne? Non, si vous voulez commettre un meurtre, allez plutôt dans les sombres recoins d'une ville mal famée, que ne hantent que des misérables de votre espèce, et où il n'est pas possible d'entendre le clapotis du ruisseau ni de voir danser l'ombre des feuilles.
Tandis que l'oncle parlait ainsi, une révolution se produisit dans l'esprit du neveu. Jusqu'alors, il n'avait pas levé les yeux ni observé le décor. Il sentit le pouvoir de la Nature présente à lui dans toute sa beauté. L'arme mortelle lui tomba des mains. Il courut en hâte vers le port voisin et s'embarqua pour des pays lointains. L'oncle n'eut jamais la douleur d'apprendre que son neveu avait cherché à le tuer; et le gaillard demeura à l'étranger de longues années, à l'issue desquelles il revint, je l'espère, un autre homme.
© Jean de Palacio
© Jean de Palacio
samedi 5 octobre 2019
LE MEURTRIER ET LA LUNE
(William Godwin, 1805)
Il était une fois un méchant jeune homme qui n'avait plus ni père ni mère. Ceux-ci avaient eu des malheurs, avaient perdu tous leurs biens, pour mourir à la fin de déception et de chagrin. Ces calamités avaient moins atteint le jeune homme, car il avait un oncle fort riche qui l'avait accueilli chez lui et l'avait traité comme son enfant. L'oncle lui-même n'avait pas d'enfant.
Il est toutefois difficile de compenser la mort des parents. L'oncle avait pour son neveu une grande affection, mais ne se préoccupait pas de lui aussi souvent et n'était pas de si bon conseil que ne l'auraient pu ses parents. Peut-être le jeune homme avait-il une mauvaise nature. Il s'acoquina avec des forbans ; joua aux cartes et aux dés de fortes sommes ; se montra dépensier ; et lorsque le généreux oncle se lassa de lui donner de l'argent, ce mauvais garçon déroba ce que le bonhomme lui refusait. Il savait que, par le testament de l'oncle, toute la propriété lui reviendrait à sa mort ; et il réfléchit qu'il serait fort aise d'avoir tout à sa disposition, au lieu de réclamer chaque fois quelque chose comme il avait accoutumé de faire. L'ingrat qu'il était se lassa d'attendre ; il décida de tuer son bienfaiteur.
Un soir que son oncle dînait avec un fermier du voisinage, ce mauvais neveu résolut de le guetter à son retour et de faire en sorte qu'il ne rentre jamais vivant dans sa maison. Il savait que le vieil homme reviendrait à minuit précis ; et, de crainte de voir son dessein échouer, il décida de se tenir aux aguets un quart d'heure auparavant. Il se trouva que c'était un beau clair de lune. Les chiens avaient aboyé et les hiboux ululé peu avant ; mais maintenant, tout était silencieux. On n'entendait rien que le clapotis d'un petit ruisseau qui courait à travers les roseaux en marge du chemin. Un peu à l'écart se trouvait une rangée de grands arbres. La nuit semblait briller comme en plein jour ; arbres et buissons étaient noirs ; et l'ombre des feuilles à peine frôlées par le vent jouait incessamment dans l'herbe. Tout exprimait la tranquillité. On eût dit que nulle passion malsaine ou mauvaise nature ni perversité n'eussent pu faire irruption dans ce décor. Si j'avais été là, j'aurais, par simple bonheur ou paix de l'âme, oublié le monde entier et me serais cru au paradis.
(à suivre)
(to be followed)
[©Jean de Palacio]
vendredi 4 octobre 2019
ANARCHISTE ET/OU FABULISTE
William Godwin (1756-1836) n’est pas seulement l’apôtre de la
justice politique, le pourfendeur de « la vanité et l’autocomplaisance des
législateurs et des hommes d’état », le théoricien de l’anarchisme, le
louangeur de la Révolution française, le partisan de l’union libre et le dénonciateur
de la cohabitation, le flétrisseur du pouvoir héréditaire et le proclamateur de
la « misérable absurdité des titres de noblesse » ; il ne se
contente pas non plus d’être un romancier écouté et le père de l’auteur de Frankenstein,
qui lui est d’ailleurs dédié. Il est aussi fabuliste, auteur d’ouvrages
scolaires, destinés aux « enfants de trois à huit ans », comme ses Fables
Ancient and Modern, parues en 1806 et dont le succès ne se démentit point
pendant plus de trente ans (la dernière édition est de 1840, posthume). A la
fois moyen de subsistance et vocation affirmée, la « Juvenile Library »
témoigne de l’intérêt profond de Godwin pour l’enfance et de vues novatrices en
la matière. Il ne craint pas d’affirmer, dans la préface des Fables : « If
we would benefit a child, we must become in part a child ourselves ». Et l’on
sait qu’il éprouvait la force de conviction de ses livres d’enfant sur ses
propres filles !
Godwin n’hésita pas à faire complaisamment la propre
publicité de ses Fables sous la plume de sa seconde épouse Mary Jane,
laquelle traduisit les Drames pour enfants de L.F. Jauffret ; dans
une des saynètes, « The Dangers of Gossiping », on voit la
gouvernante Mrs. Mildmay se livrer à un éloge appuyé de ce « delightful
author » et de son « delightful book » :
« The peculiar excellence of
this author […] is the extraordinary art he possesses of communicating the
sources of sentiment and knowledge his lively fancy creates, in a style of
affectionate playfulness, that captivates the heart of both the parent and the
child ».
Tout en suivant, mais en élargissant Esope, dont il critique
la sécheresse, Godwin ne se fit pas faute d’écrire des fables de son cru,
dépourvues souvent de la morale pratique inhérente au genre, mais pourvues d’une
réflexion sur l’apprentissage de la sagesse et de l’aptitude à se réformer
soi-même. Je donnerai dans un prochain blog, traduite pour la première fois, la fable « The Murderer
and the Moon », dont l’argument doit appartenir à Godwin.
Tout en suivant, mais en élargissant Esope, dont il critique
la sécheresse, Godwin ne se fit pas faute d’écrire des fables de son cru,
dépourvues souvent de la morale pratique inhérente au genre, mais pourvues d’une
réflexion sur l’apprentissage de la sagesse et de l’aptitude à se réformer
soi-même. Je donnerai dans un prochain blog, traduite pour la première fois, la fable « The Murderer
and the Moon », dont l’argument doit appartenir à Godwin.
dimanche 29 septembre 2019
L'AUTOMNE : CELEBRATION OU DEPLORATION?
Saison universellement chantée, l'automne jouit dans la pensée d'un étonnant prestige. John Keats, dans une ode célèbre, songeant sans doute aux fastes des vendanges, y voyait "la saison des brumes et de la suavité des fruits" (season of mist and mellow fruitfulness), où même la brume semblait propice, usant pour la décrire de cet adjectif "mellow" qui fait le désespoir des traducteurs. Annandale, toujours bien inspiré, ne propose pas moins de sept définitions, dont je retiendrai la quatrième : "toned down by the lapse of time"; ou comment la définition d'un dictionnaire réintroduit la mélancolie! Même Baudelaire vacille, ne craignant pas de dire à la Beauté : "Vous êtes un beau ciel d'automne, clair et rose", quitte à démentir cet optimisme dès le vers suivant : "Mais la tristesse en moi monte comme une mer". Et ses "étés trop courts" sont dans toutes les mémoires, accompagnés, dans "Chant d'automne", des "froides ténèbres", de la menace : "Tout l'hiver va rentrer dans mon être" et d'un cortège d'images sinistres : l'échafaud, la tour qui succombe, la tombe, le cercueil. Je proposerai la version d'un autre poète, aujourd'hui oublié, dans un recueil tardif paru en 1910 :
O soirs agonisants d'automne! O bois rouillés
Où dorment des parfums perfides et mouillés!
O charme qui fait mal! O poignante amertume
Du soleil trépassé dont la clarté posthume
Rêve dans les marais comme un long souvenir!
O troublante beauté de ce qui va finir!
Mystérieux aimant des saisons douloureuses!
On y voit ensuite défiler des âmes mortes, les dames du temps jadis de Villon, Yseult, Viviane, Béatrice Cenci, Anne Boleyn, Marie Stuart, Marie-Antoinette et la princesse de Lamballe. Beaucoup d'images de têtes coupées! Le poème est d'Albert Giraud (1860-1929) (La Guirlande des Dieux, Bruxelles, Lamertin, 1910, p. 119-121).
samedi 7 septembre 2019
S'ECRIRE - NE PAS S'ECRIRE
Les correspondances interrompues, rompues, délaissées, inachevées sont des yeux qui se ferment. Max Jacob le savait, qui écrivait, disait-il, vingt lettres par jour. La lecture de ses dernières lettres à plusieurs correspondants le démontre pleinement, bien qu'il tente d'exorciser la pensée de cet abandon, en avril 1943, dans une des dernières lettres à Claude Valence : "S'écrire ou ne pas s'écrire? Aucune importance. Ca n'a d'importance que pour les relations à conserver […] S'écrire ou ne pas s'écrire… bah!... Picasso ne m'écrit jamais. Salmon reste des années sans m'écrire ni Pierre Colle". Mais déjà, en 1924, à René Rimbert : "Vos lettres me sont devenues nécessaires […]. Ecrivez-moi, aidez-moi". Mais la dernière lettre à Armand Salacrou : "Je t'ai prédit un jour que tu me laisserais tomber après ton premier succès; fais-moi mentir"; mais la dernière lettre à Jean Grenier : "Embrassons-nous in excelsis. On dirait que mes lettres ne t'arrivent jamais"; mais la dernière lettre à Edmond Jabès : "Je te remercie de ne pas me condamner et je suis ton ami"; mais la dernière lettre à André Lefèvre : "Nous ne nous voyons plus jamais mais je pense toujours à vous" : toutes ces lettres disent éloquemment une crainte qui semble ne jamais l'avoir quitté.
dimanche 11 août 2019
LA MORT DE L'ART
Sous ce titre, qui ne m'appartient pas, je tombe sur un article que l'on croirait écrit d'hier, - ou d'aujourd'hui et dont la virulence nécessaire donne à réfléchir :
"Outre que les auteurs, aujourd'hui, selon l'instinct général, fuient l'effort, tout comme le public, les écrivains relativement jeunes qui tiennent le dé de la littérature n'ont pas lueur d'imagination".
[…]
"Plus d'imagination! Plus de style! plus d'envolées! L'exactitude toute nue, l'exactitude niaise, l'exactitude sale! La littérature mise ainsi à la portée du nombre immense de ceux qui n'ont pas de talent, pour la confusion du petit nombre de ceux qui en ont! L'art accessible à toutes les impuissances, visible à toutes les myopies! L'œuvre plate accomplissable par le cul-de-jatte, triomphant de l'œuvre ardue, escarpée, qui demande des bras, des griffes, des jarrets et des ailes! C'est l'accord parfait, dans la médiocrité, entre l'écrivain qui cherche ce qui est facile à écrire et le [lecteur] qui cherche ce qui ne vaut même pas la peine d'être [lu]".
Ecrit en 2019?
Non pas. En 1886!
vendredi 26 juillet 2019
LES FASTES DU PARFUM
Les fastes du parfum n'ont pas attendu, pour se voir célébrés, le best-seller de Patrick Süsskind. La fin du dix-neuvième siècle et les raffinements de l'esprit de Décadence réservent une place de choix à l'opoponax, l'ylang-ylang ou le corylopsis. Theodore Wratislaw en Angleterre (1893), Franc-Nohain en France (1903), Théodore Hannon en Belgique (1881) ont chanté à l'envi les vertus de l'opoponax. Jean Berge, dans Les Extases (1888), décrit "L'extase de l'odorat" où règnent "Ylang-ylang et New Mown Hay / Corylopsis, ô parfums fades"; l'Homme Sirène de Luis d'Herdy s'attarde sur "un mélange de chypre, d'ylang, de peau d'Espagne, de corylopsis et d'ambre gris" (1899). Le cœur est désormais un Corylopsis du Japon, "sa grandeur détergeant un relent de Chlorose" (Vicaire et Beauclair, 1885). Quant à Félicien Champsaur, il les multiplie et les confond dans un bal masqué où chacun sert à identifier une danseuse : vétiver, cèdre, santal, œillet, violette, foin coupé, verveine, réséda, menthe, héliotrope" (Miss America, 1885). Dans son dernier roman (1884), Edmond de Goncourt montre Chérie Haudancourt, pour qui "le goût des parfums […] devenait une exigence impérieuse", vivant "au milieu des extraits triples d'odeurs", "Kiss me quick - Lily of the Valley - New Mown Hay - Spring Flowers - West End - White Rose - White Lilac - Ylang-ylang", à quoi s'ajoutent le "mélange flottant des esprits de tubéreuse, de fleurs d'oranger, de jasmin, de vétyver, d'opoponax, de violette, de fèves de Tonka, d'ambre gris, de santal, de bergamote, de néroli, de benjoin, de verveine, de patchouli" (Chérie, chap. LXXXV). Parfum des fleurs, ou parfum des mots? On les retrouve dans un roman récemment paru, d'intrigue élaborée et de structure subtile, dont le personnage principal est le Cuir de Russie, "un cuir tendre et presque mélancolique", qui "a quelque chose de poignant" et "donne envie de pleurer" : C'est La Couleur du Parfum, aux Editions Complicités (2019).
samedi 13 juillet 2019
MOLIERE A L'EPREUVE
L'époque fin-de-siècle (1880-1900) a, du dix-septième siècle, une vision contrastée. Si elle célèbre l'éminence et la modernité de Pascal et de La Bruyère, le traitement réservé à Molière surprend par sa sévérité. Paul Adam, qui le met en bonne place dans son livre Le Triomphe des Médiocres (1898) et ne l'appelle jamais que "le tapissier Poquelin", ne craint pas d'écrire : "Il est merveilleux que notre Université conseille à l'adolescence de connaître l'œuvre de Molière. On y apprend à rire de tout effort pour s'instruire et anoblir l'âme" (p. 15). Aucune pièce, aucun personnage n'échappe à sa vindicte : l'"ignoble matérialité" du bonhomme Chrysale, le mauvais goût d'Alceste en matière de poésie, Tartufe "loué par l'athéisme électoral des marchands de vin" figurent parmi les cibles. Agnès n'est qu'une "gourgandine", et Arnolphe se voit réhabilité pour s'être inscrit en faux contre "le fait de s'unir comme les chats, les pigeons et les chiens, au hasard de la rencontre!" Charles Morice ira même jusqu'à dire : "Molière nous dégoûte de nous-mêmes" (La Littérature de tout à l'heure, p. 104).
Il est curieux de voir que deux esprits aussi différents que Ernest Hello et Paul Adam aient abordé tous deux la question du mariage chez Molière. "La pensée splendide du mariage, cet idéal de recréer un seul être avec deux formes en harmonie, il la voue à notre rire de barbares", écrit Paul Adam. Hello, dans Les Plateaux de la Balance (1880), s'attarde longuement sur ce sujet, souvent dans les mêmes termes. "L'harmonie, sous toutes ses faces, ayant échappé à Molière, le mariage devait lui échapper nécessairement" (p. 225). Il rive le clou : "Je ne pense pas que la tête étroite de Molière ait contenu, même un instant, la seule idée du sacrement. […] Personne plus que lui n'a ignoré l'union entre deux natures". La conclusion est sans appel : "Son art est le contraire d'une œuvre d'art. L'art délivre : Molière asservit". Adam surenchérit : "Que le marchand s'occupe de drap et se ravale au goût de sa servante". Tout est dit.
vendredi 14 juin 2019
SILENCE, please!
J'avais récemment (21/04/2019) consacré un blog à la conspiration du silence. Je la retrouve dans les pages inspirées que Arthur Symons écrivait en 1906 sur la pantomime. Il y parle de "a gracious, expressive silence", s'exclame avec bonheur : "To watch [pantomime] is like dreaming. How silently, in dreams, one gathers the unheard sounds of words from the lips that do but make pretence of saying them!" Belle réhabilitation de ce personnage de Pierrot, si malmené souvent, comme dans le dessin de Stop [Louis Morel-Retz, 1825-1899)], paru dans le Journal Amusant du 11 juillet 1891, où il cumule le soufflet sur la joue et le coup de pied au c... Car la pantomime est bien souvent l'ébauche d'un drame, "drama in outline". Et Symons de river le clou : "It is an error to believe that pantomime is merely a way of doing without words […]. Pantomime is thinking overheard. It begins and ends before words have formed themselves, in a deeper consciousness than that of speech". Ceux qui ont vu Jean-Louis Barrault dans Les Enfants du Paradis ne démentiront point Symons.
mercredi 29 mai 2019
LA FEMME A LA TETE COUPEE
(fig.2)
A la fin du dix-neuvième siècle, et avant que Max Ernst ne joue à plaisir sur les mots, la femme sans tête est à la mode. Un obscur écrivain publie en 1910 un roman sous le titre La Femme à la tête coupée. Le fantasme de la décollation s'exprime, côté masculin, par des milliers de Salomé(s) réclamant la tête de milliers de Jean-Baptiste(s); et, côté féminin, par le recours à la statuaire antique, dans une visée que l'on croirait misogyne, s'il ne s'y trouvait une femme pour la défendre! J'en proposerai deux exemples, l'un, emprunté à Armand Silvestre, l'Andoche Silvain de Léon Bloy, écrivain notoirement graveleux mais non dénué de talent, glorifiant la Vénus de Vienne (fig. 1); l'autre, à une poétesse au riche palmarès romanesque (Mortelle étreinte, Les Androgynes, Les Demi-Sexes, Les Sataniques, Les Frôleurs, Les Mousseuses, Le Sang), qui célèbre une autre Vénus également acéphale, la Vénus de Syracuse (fig. 2).
I
A nous, la femme sans tête est le véritable idéal. Tandis que la Vénus de Milo m'est insupportable avec son noble faciès d'académicien imberbe, la Vénus de Vienne me ravit par la nudité discrète de son torse dont aucun chef ne compromet là sa somptueuse animalité. Laissons à l'homme le : je pense, donc je suis! La Femme n'a pas besoin de penser pour être. Tout le génie de madame de Staël pour la hanche d'Aspasie! […] Ô Femme, contente-toi d'être la plus admirable des bêtes! (Armand Silvestre)
II
Dans la mignonne ville, au sommet des îlots
Que trois bras d'onde amère étreignent avec grâce,
Elle dort, tout debout, forte, impudique, grasse,
Et le rêve fait chair en son corps est éclos.
Sous le marbre laiteux, le sang en large flots,
Va courir pour créer une virile race;
On croit voir les baisers laisser leur chaude trace
Sur les seins soulevés par d'éperdus sanglots.
Belle, elle fait à tous son amoureuse offrande…
Elle n'a point de tête et n'en est que plus grande!
Elle ne souffre pas de sa divinité.
Et les femmes, toujours ardentes et charnelles,
Ne devraient posséder qu'un corps décapité
Avec des flancs puissants et de blanches mamelles!
Jane de La Vaudère
lundi 20 mai 2019
LE CHARCUTIER D'ARISTOPHANE
Fustigeant, en 1906, dans une préface donnée à un recueil de vers, les mœurs de son temps, Laurent Tailhade y évoquait le charcutier d'Aristophane, lequel, disait-il, "règne sans conteste, applaudi même par les esprits fins", dans "une démocratie où les places, les honneurs, les succès, vont aux braillards de la place publique". Le manuscrit autographe de la préface montre une rature qui aggravait encore le propos : "règne sans conteste sur les lois". Depuis le Vè siècle avant J.-C., depuis le XXè siècle commençant, les choses ont-elles changé? Ecoutons le dialogue entre le charcutier et le premier serviteur dans la pièce Les Cavaliers :
- Veux-tu me dire comment moi, marchand de boudins, je puis devenir un jour ce qui s'appelle un personnage?
- Mais c'est justement pour cela que tu vas le devenir; parce que tu n'es qu'un propre à rien.
[…]
- Mais je ne vois pas comment je serai capable de gouverner le peuple.
- Rien de plus bête. Ne cesse pas de faire ce que tu fais. Tu n'as qu'à tripatouiller les affaires, les boudiner toutes ensemble, et quant au peuple, pour te le concilier, il suffit que tu lui fasses une agréable petite cuisine de mots.
Athènes au Vè siècle avant notre ère, Paris au XXIè, c'est tout un.
vendredi 10 mai 2019
LA COULEUR DU PARFUM
La Couleur du Parfum. Un livre vient de paraître sous ce titre aux Editions Complicités, qui devrait retenir l'attention. On est sensible à la structure subtile d'un roman en triptyque, dans lequel la psychologie des profondeurs prend la forme de l'apparition successive de trois figures féminines fantasmées, nommées Marguerite, Véra et Camille, construisant à elles trois une réplique de l'héroïne initiale, Louise, artiste peintre alliant couleurs et fragrances jusqu'à la découverte presque blasphématoire d'un anti-parfum. Le roman se construit ainsi sur fond de synesthésie ("Elle ne concevait pas le parfum indépendamment de la couleur", p. 198) et peut être aussi un Bildungsroman, la recherche d'une "autre inspiration" dans l'art de peindre (p. 202). Mais il y a dans ce livre saturé de parfums quelque chose de religieux et de presque biblique, tenant sans doute à l'encens et à la myrrhe des Rois Mages, au sanctuaire de Marguerite et à la conversion de Camille. Entre les deux, Véra est le retour (nécessaire) au profane et à une forme de scepticisme et même de cynisme, assurant l'équilibre entre deux saintetés. Des saintetés d'ailleurs nullement confites en dévotion, mais brillant d'une élévation dans la grande lignée des contemplatifs hors du temps : élévation particulière, synthèse de la théologie et de la parfumerie, où l'angelo musicante de la peinture baroque fait place in fine à un chérubin issu des senteurs florales.
dimanche 21 avril 2019
LA CONSPIRATION DU SILENCE
En ces temps de verbalisme impénitent, où la complaisance et l'enflure se donnent libre cours, où le discours ne fait plus sens et l'on ne prête même plus l'oreille à la parole de l'Autre, tout occupé qu'on est de la sienne, il peut être bon de relire (?) les essais que produisit à cet égard le tournant du dix-neuvième au vingtième siècle : Richard Le Gallienne ("A Conspiracy of Silence", in Prose Fancies,1894), Maeterlinck ("Le Silence", in Le Trésor des Humbles, 1896), Léon Bloy ("La Parole est d'argent, le Silence est d'or", in Exégèse des lieux communs, 1902), Vernon Lee ("Against Talking" et "In Praise of Silence", in Hortus Vitae, 1904). Vernon Lee regrettait déjà le discrédit où était tombée la Pensée, alors que le grand coupable était le Discours. "Dès que les lèvres dorment, les âmes se réveillent", écrivait Maeterlinck. Lee y revient dans un autre essai, "[an] over-garrulous tribute to silence", affirmant que les mots ne sont pas toujours de bonne compagnie. Le Gallienne allait plus loin encore, en proposant la fondation d'une "Trappe séculière" à l'imitation des moines trappistes astreints au mutisme absolu, visant, dans une formule forte, à "balayer les immémoriales jacasseries du Discours" (the sweeping away of immemorial rookeries of talk). Le religieux est d'ailleurs souvent invoqué dans ce débat. Maeterlinck notait que "la parole est du temps, le silence de l'éternité", ajoutant : "Dès que nous parlons, quelque chose nous prévient que des portes divines se ferment quelque part". Léon Bloy, comme lui, reprend le lieu commun opposant le Silence d'or à la Parole d'argent, et donnant sans doute à ce conflit sa forme définitive, en ne craignant pas d'affirmer : "la Parole semblera s'éteindre […] cependant qu'à l'autre extrémité du ciel apparaîtra la prodigieuse Face d'or de Celui qui se nomme lui-même, inscrutablement, le Silence!" Voilà qui, d'être rappelé, peut paraître salutaire, en ces temps de verbalisme impénitent. Comme est le message de Richard Le Gallienne :
Heureux moines de La Trappe! L'on a entendu le monde vous plaindre en son vain verbiage. Une heure de parole pour une année de silence! Céleste proportion! Et j'imagine que, lorsque cette heure est venue, elle paraît n'être qu'un vulgaire jouet dont vous avez oublié l'usage. Si j'étais Trappiste, j'utiliserais cette heure pour convertir les ouailles au silence et ne romprais le long mutisme de l'année que pour m'écrier : "Comme le silence est bon!"
Inaugurons donc une Trappe séculière, ourdissons une conspiration du silence, envoyons promener le monde. Et si nous devons parler, que ce soit en latin ou dans le volapük d'une musique chargée de sens; et que nul ne plaisante sinon en grec, - afin que tout le monde rie! Mais, mieux encore, laissons complètement tomber la parole et écoutons l'étoile du matin.
mardi 16 avril 2019
HEUR ET MALHEUR DU TRADUCTEUR
Le traducteur est-il un homme heureux ? Il est permis d'en douter. Mal considéré, mal rémunéré, toujours passible d'une accusation de traîtrise envers le texte qu'il translate, en vertu du vieux dicton italien "traduttore / traditore", la gloire qu'il récolte ne lui appartient pas. La position peu confortable d'entre-deux, intermédiaire, truchement, personne interposée ou personne entremise, cette malédiction du préfixe à laquelle il ne peut se soustraire, achèvent d'en faire un subalterne des lettres, ou, comme on dit au théâtre, une utilité, une doublure. Shelley le voyait, face aux textes à traduire, comme il se voyait lui-même avec modestie, "perpetually tempt[ed] to throw over their perfect and glowing forms the grey veil of [his] own words". Obsédé par la déperdition de l'original sous sa plume mercenaire, par ses beautés enfuies, ses heureux tours gommés, le traducteur ressemble à ce cuisinier fameux, suicidé pour le retard de la marée.
Ces réflexions me sont venues en relisant le beau livre de Richard Le Gallienne, The Quest of the Golden Girl. Comment traduire ce titre, qui échappe à tous les efforts ? "Fille d'or", "Fille dorée", "Fille en or" sombrent lamentablement et ne sauraient convenir. "Fille aux yeux d'or" est un contresens et paraît singer Balzac. "La Quête de l'oiseau rare" trahit autrement le syntagme. Le Gallienne métaphorise l'or jusqu'à la fin du livre, subitement devenu grave à la mort d'Elisabeth, sur la tête de laquelle, avec les années, "l'auburn avait gagné et l'or avait perdu". "La Quête de la femme idéale" est commun et plat. "La Quête de la femme de ma vie" est pire encore, évoquant le roman de gare. La parodie n'est pas loin. En fait, elle existe dans la langue originale. En 1897, David Hodge publiait sa réplique, où le nom de Le Gallienne devenait de Lyrienne et le titre, changé en The Quest of the gilt-edged Girl. Voici la fille dorée sur tranche! Belle variation destructrice sur un beau titre qu'elle cherche à rendre dérisoire. On songe au baudrier de Porthos, "qui n'était à l'envers point d'or, mais en cuir vulgaire". Et c'est l'autre malédiction du traducteur que cette aporie de la traduction, butant éternellement sur un titre que l'on peut moquer mais non traduire...
lundi 1 avril 2019
S'APPRIVOISER A LA MORT
Des trois livres choisis (*), sans idée préconçue, et que rien ne semblait devoir rapprocher, - Naissance de la clinique (Foucault), Halte à la mort des langues (Hagège) et La Raison d'être. Méditation sur l'Ecclésiaste (Ellul), - sinon une lecture également attentive de ma part, d'ailleurs à des époques différentes, une communauté de pensée a surgi, ou d'inspiration, peut-être reflétée dès les titres, qui disent le parcours, de la Vie à la Mort, de la Raison d'être à la Vanité, et de la naissance au néant. Même s'ils vont parfois en sens contraire, opposant le (relatif) optimisme de Hagège au pessimisme foncier du livre biblique ou à celui de la médecine, même si, parfois, ils disent le contraire, la synthèse vient de la fin dernière et de la présence obsessionnelle de la Mort comme négation de l'Histoire. Au chapitre VIII de Naissance de la clinique, significativement intitulé "Ouvrez quelques cadavres", Foucault écrivait : "La mort, c'est la grande analyste, qui montre les connexions en les dépliant, et fait éclater les merveilles de la genèse dans la rigueur de la décomposition" (éd. 1975, p. 147). Hagège évoque "cette aventure dangereuse, ce jeu follement téméraire des langues avec la mort" (p. 10). Et Qohéleth n'a que ce mot à la bouche, laissant Ellul citer "Le Voyage" de Baudelaire (p. 76). Les trois livres semblent parfois se répondre : à Claude Hagège écrivant que "ce sont les langues qui permettent l'Histoire, […] la mention qui redonne corps à la poussière" (p. 18), Ellul paraît répondre : "Nous n'avons donc à espérer aucune "leçon de l'Histoire". Il n'y a pas de "sens de l'Histoire", car pour établir ce sens, il faudrait des repères, sens du passé" (p. 83-84). L'enjeu est le néant, ici, "trompé", là, affirmé. Mais, ici et là, "la reconnaissance de la mort, le discernement de la mort en toute chose" (Ellul, p. 197). Dont acte.
(*) pour obéir à un défi lancé sur Twitter, celui de produire sept couvertures de livres non romanesques à raison d'un chaque jour pendant huit jours.
lundi 11 février 2019
A CRITICAL OVERSIGHT
William Godwin Jun. (March 28, 1803-September 9, 1832), who died from cholera aged 29, was William Godwin's only son. He left a curious, inspired, and promising novel with a queer title, The Orphans of Unwalden, or the Soul's Transfusion, posthumously published in 1835 (possibly under Mary Shelley's tuition) as a "three-decker" by Macrone, and reprinted in Paris on the same year, as part of Baudry's European Library. Quite a forgotten book indeed, which had never received its due, and even elicited an undeserved, derogatory comment from a Mary Shelley biographer ("no amount of editing could disguise its mediocrity", Miranda Seymour, Mary Shelley, 2001, repr. 2018, p. 424). A perceptive study was recently published, fortunately rescuing the novel from oblivion, and rightfully stating that "it open[ed] us opportunities for significant further work on this writing family" (Beatrice Turner, "[We] had not the ties of blood to unite us", N.C.L. vol 71, No. 4, March 2017, p. 457-484). Hail!
lundi 21 janvier 2019
LE BLUES DU "BLUE MONDAY"
L'alliance du lucre et de la (fausse) bienveillance donne par les temps qui courent d'étranges résultats. Pour mieux vendre, le mercantilisme invente un "Blue Monday". Est-ce pour célébrer la mort de Louis XVI? Point du tout. C'est pour combattre une dépression imaginaire que l'on va soigner, les marques commerciales l'assurent, par des emplettes redoublées mieux que par du Seroplex. Achetez, vous serez heureux. Faites grimper le chiffre d'affaires, vous serez heureux. Rien n'échappe à cette frénésie sur commande : renouvelez votre garde-robe, rajeunissez vos appareils électro-ménagers, souscrivez un voyage (en groupe, de préférence), vous serez heureux; moyennant finance, évidemment. Voici le vieux divertissement pascalien remis au goût du jour; mais le penseur était plus élégant : "On charge les hommes dès leur enfance, […] on les accable d'affaires […] et on leur fait entendre qu'une seule chose qui manque les rendrait malheureux". Mais Pascal ne pensait point aux "marques", aux Trade Marks. Il écrivait seulement : "Voilà, direz-vous, une étrange manière de les rendre heureux; que pourrait-on faire de mieux pour les rendre malheureux?" La réponse susciterait les hauts cris du monde mercantile : "Il ne faudrait que leur ôter tous ces soins".
jeudi 8 novembre 2018
A FORGOTTEN SCHOLAR?
Burton Ralph POLLIN died in 2009. His considerable work on Edgar Allan Poe has somewhat thrown into shade his pioneering researches about William Godwin. His Ph.D. thesis was devoted to Education and Enlightenment in the Works of William Godwin (1962). Though not entirely flawless, the book drew attention upon the author of Political Justice at an early date. He unearthed and republished Godwin's second novel, Italian Letters, or the History of the Count de St. Julian (1965), rescued from oblivion "four substantial pamphlets which were widely and favourably reviewed at that period" [1783] (Four Early Pamphlets, facsimile reprint, 1965) and Godwin's Uncollected Writings (facsimile reprint, 1968), studied "characteristic onomastic patterns" in the fiction of William Godwin (Tijdschrift voor levende Talen, XXXVII, 1971). His 659-page synoptic bibliography Godwin Criticism (1967) remains a landmark in this field of study. At a time when nobody really cared for Mary Shelley, he published a paper on "Philosophical and Literary Sources of Frankenstein" (Comparative Literature, XVII, 1965), discussed Shelley's sonnet Ozymandias and its relation to Mary's petname "The Dormouse" (The Dalhousie Review, XLVII, 1967). Such achievement is well worth reviving nowadays.
samedi 27 octobre 2018
CECI TUERA CELA
En ces temps où il semble de bon ton de prédire, prêcher, prôner la mort de la littérature (voir "Obituaire II", 16 avril 2017), il peut être salutaire de relire (?) les Histoires désobligeantes de Léon Bloy. Désobligeantes en effet, pour toutes les modes passagères de la bienpensance dont on se fait un évangile. Ainsi, l'épigraphe de l'histoire XXVI, "Le Cabinet de lecture", qui déclare sans peur : "La littérature est indispensable". Il n'est pas jusqu'à la tyrannie de l'ordinateur et la malédiction d'Internet qui ne semblent prophétisées dans une autre histoire, XVIII, "Le Téléphone de Calypso", dans laquelle s'ouvre une "parenthèse" destinée à décrire "une lumineuse machine" en passe de "destituer la main des hommes qui n'auront plus du tout besoin d'écrire". Ainsi se trouve "célébr[ée] la gloire d'une usine anglaise qui venait d'exterminer l'Ecriture". Il s'agit en effet d'une extermination, celle de la pensée et de la culture, noyées sous un verbalisme impénitent qui multiplie à plaisir les truismes consternants sous couvert de modernité. Celle de Baudelaire était décidément plus féconde, qui parlait de "dégager de la mode ce qu'elle peut contenir de poétique dans l'historique", "tirer l'éternel du transitoire".
mardi 31 juillet 2018
"THINGS AS THEY ARE"
I was in a room a moment alone, and my attention was attracted by the pendule. A nymph was offering up her vows, before a smoking altar, to a fat-bottomed Cupid (saving your presence) who was kicking his heels in the air. Ah! kick on, thought I; for the demon of traffic will ever fright away the loves and graces that streak with the rosy beams of infant fancy the sombre day of life; whilst the imagination, not allowing us to see things as they are, enables us to catch a hasty draught of the runing stream of delight, the thirst for which seems to be given only to tantalise us.
J'étais seule un instant dans une pièce et mon attention fut appelée par la pendule. Une nymphe, devant un autel fumant, faisait hommage à un Cupidon à la croupe rebondie (sauf votre respect!), qui semblait se tourner les pouces. Tourne, tourne, pensai-je; car le démon du commerce effarouchera toujours les amours et les grâces qui illuminent des rayons incarnats de leur innocente fantaisie le sombre jour de l'existence; alors que l'imagination, qui ne nous permet pas de voir les choses telles qu'elles sont, nous rend capables de goûter un instant une gorgée de cette fontaine délicieuse, dont la soif ne nous semble être donnée que pour nous en frustrer.
[Mary Wollstonecraft to Gilbert Imlay, August 17, 1794]
dimanche 22 juillet 2018
MARY WOLLSTONECRAFT AND THE "DEMON OF TRAFFIC"
"I hate commerce" (01/01/1794)
"How I hate this crooked business! This intercourse with the world, which obliges one to see the worst side of human nature" (29/12/1794)
"Anything but commerce, which debases the mind, and roots out affection from the heart" (09/01/1795)
"Business so entirely occupies you, that you have not time, or sufficient command of thought, to write letters" (09/01/1795)
"You are so continually hurried with business" (10/02/1795)
"Often do I sigh, when I think of your entanglements in business" (14/06/1795)
"These continual inquietudes of business" (30/12/1794)
[Excerpts from Mary Wollstonecraft's correspondence with Gilbert Imlay]
"How I hate this crooked business! This intercourse with the world, which obliges one to see the worst side of human nature" (29/12/1794)
"Anything but commerce, which debases the mind, and roots out affection from the heart" (09/01/1795)
"Business so entirely occupies you, that you have not time, or sufficient command of thought, to write letters" (09/01/1795)
"You are so continually hurried with business" (10/02/1795)
"Often do I sigh, when I think of your entanglements in business" (14/06/1795)
"These continual inquietudes of business" (30/12/1794)
[Excerpts from Mary Wollstonecraft's correspondence with Gilbert Imlay]
dimanche 27 mai 2018
VIERGE FOLLE OU VIERGE SAGE?
"Chez 99% des hommes, il suffit d'un brin de folie pour rendre une femme piquante, euphémisme pour "désirable"; en dehors de ces fiévreux accès inopinés, bien peu cherchent le bonheur dans une passion nourrie dans leur cœur. Une des raisons, entre autres, qui me font souhaiter voir le sexe faible devenir plus sage, est que les folles, par leur douce folie, ne puissent dérober, à celles dont la sensibilité fait taire leur vanité, les rares roses qui leur procurent quelque consolation sur l'épineux chemin de la vie".
Mary Wollstonecraft à Gilbert Imlay, septembre 1793
With ninety-nine men out of a hundred, a very sufficient dash of folly is necessary to render a woman piquante, a soft word for desirable; and, beyond these casual ebullitions of sympathy, few look for enjoyment by fostering a passion in their hearts. One reason, in short, why I wish my whole sex to become wiser, is, that the foolish ones may not, by their pretty folly, rob those whose sensibility keeps down their vanity, of the few roses that afford them some solace in the thorny road of life.
mercredi 16 mai 2018
MALENTENDU
Tu t'aperçois que le chagrin a presque fait de moi une enfant, et que je veux être consolée.
Sur un point, tu te trompes au sujet de ma nature, en imaginant voir de la froideur là où c'est tout le contraire. Car, lorsque je suis blessée par la personne qui m'est très chère, il me faut laisser s'épancher un torrent d'émotions où brille la tendresse, ou bien les étouffer radicalement. Et il me semble que c'est un devoir que de les étouffer, quand je m'imagine avoir été traitée avec froideur.
[Mary Wollstonecraft à Gilbert Imlay, janvier 1794]
[Mary Wollstonecraft à Gilbert Imlay, janvier 1794]
dimanche 13 mai 2018
DESILLUSION PRECOCE
Tu m'as laissée malade bien que tu n'aies rien remarqué; et le voyage le plus pénible que j'aie jamais fait a contribué à prolonger cet état. J'ai cependant recouvré la santé; mais un rhume mal soigné et une inquiétude continuelle ces deux derniers mois m'ont plongée dans une faiblesse jamais éprouvée auparavant. Ceux qui ignoraient quel ver rongeur était à l'oeuvre en moi m'ont mise en garde contre un allaitement trop long. Dieu protège cette pauvre enfant et la rende plus heureuse que sa mère!
Mais je m'égare; ma tête a le vertige, quand je pense que toute la confiance que j'avais dans l'affection des autres n'a abouti qu'à cela. Je ne m'attendais pas à ce coup de ta part. J'ai fait mon devoir envers toi et mon enfant; et si je n'ai pas en retour quelque affection pour me réconforter, j'ai la triste consolation de savoir que je méritais un meilleur sort. J'ai l'âme lasse, je suis profondément écoeurée; et, n'était cette petite chérie, je cesserais de prendre soin d'une vie aujourd'hui dénuée de tout attrait.
[Mary Wollstonecraft à Gilbert Imlay, 9 février 1795]
jeudi 10 mai 2018
LETTRE DE RUPTURE
Comme notre séparation définitive est l'événement de ma vie le plus marquant, je m'en vais t'admonester; et ne qualifie pas de rhétorique le langage de la vérité et du sentiment!
Je connais la valeur de ton intellect et sais bien qu'il est impossible que tu confondes toujours les caprices d'un penchant irrationnel avec la fermeté des principes de conduite.
Tu me dis que je te tourmente. Et pourquoi? Parce que tu ne peux entièrement aliéner ton cœur du mien et sens que la justice est de mon côté. Tu assures que ta conduite n'avait rien d'équivoque. Mais si! Lorsque ta froideur m'a blessée, avec quelle tendresse t'es-tu efforcé d'effacer cette impression? même avant mon retour en Angleterre, tu t'es donné beaucoup de mal pour me convaincre que mon malaise était l'effet d'une constitution surmenée; et tu as achevé ta lettre sur ces mots : "Seules, les affaires m'ont retenu loin de toi. Aborde à n'importe quel port et je volerai pour accueillir mes deux chéries le cœur tout empli d'elles".
En entendant ces assurances, est-il surprenant que j'aie cru à ce que je souhaitais? Je pouvais penser, et j'ai pensé en fait, que tu luttais contre de vieux démons; mais je restais persuadée que la vertu et moi-même aurions finalement le dessus. Et je pense toujours que tu avais une force d'âme qui te rendrait capable de surmonter tes faiblesses.
Crois-moi, Imlay, ceci n'est pas du romanesque, tu m'as témoigné de tels sentiments. Tu pourrais me redonner vie et espérance, et le plaisir que tu en aurais te dédommagerait amplement.
En m'arrachant à toi, c'est mon propre cœur que je perce; le temps viendra où tu regretteras d'avoir rejeté un cœur que, même dans un moment de colère, tu ne peux mépriser. Je voudrais tout devoir à ta générosité, mais pour l'amour du ciel, ne me laisse pas dans l'incertitude! Que je te voie une dernière fois!
[Mary Wollstonecraft à Gilbert Imlay, décembre 1795]
[Mary Wollstonecraft à Gilbert Imlay, décembre 1795]
mardi 8 mai 2018
LETTRE D'AMOUR
"Le souvenir fait à présent bondir mon cœur jusqu'à toi; mais ce n'est pas à ton visage d'homme d'affaires, bien que je ne puisse sérieusement prendre ombrage des efforts qui augmentent mon estime ou sont plutôt ce que j'aurais dû attendre de ta nature. Non : j'ai devant mes yeux ton honnête visage - tout à trac - que la tendresse adoucit; un peu, tout petit peu blessé par mes fantaisies; et tes yeux brillants de sympathie. Tes lèvres sont plus douces que seulement douces et j'appuie ma joue contre la tienne, oubliant le monde entier. Et je n'ai point négligé sur le tableau les couleurs de l'amour - l'éclat de la rose, que l'imagination a répandu sur mes propres joues, je gage, car je les sens brûler, tandis qu'une larme délicieuse tremble dans mes yeux, qui serait tout à toi si une émotion bienvenue à l'endroit du Père éternel, qui m'a faite née pour le bonheur, ne donnait plus de chaleur encore au sentiment partagé. Mais je dois faire une pause.
Ai-je besoin de te dire que mon âme est en paix après avoir ainsi écrit? Je ne sais pourquoi, mais j'ai plus de foi en ton affection lorsque tu es absent, que présent; mais je pense que force t'est de m'aimer, car, permets-moi de le dire dans la sincérité de mon cœur, je crois mériter ta tendresse, parce que je suis loyale et possède un degré de sensibilité que tu peux voir et goûter."
[Mary Wollstonecraft à Gilbert Imlay, décembre 1793]
samedi 5 mai 2018
POUR BERENICE
Le pharisaïsme et la suffisance de Paul Claudel étaient choses connues; mais on le pouvait penser homme de culture. Las! A lire ce qu'il trouve à dire sur la Bérénice de Racine, dans son journal intime du 12 février 1935, force est de déchanter. Les plus beaux vers de la langue française, "Dans un mois, dans un an" ou "Je crois toujours la voir pour la première fois", deviennent chez lui "un ronron élégant et grisgris". La tragédie de Racine n'est qu'"ennui écrasant" et "ce que je déteste le plus dans la littérature française". Et d'ajouter in fine : "C'est distingué et assommant". Il est pourtant permis de préférer Bérénice à Cinq grandes Odes ou à L'Annonce faite à Marie. Heureusement, un seul vers d'Aragon dans Cantique à Elsa suffit à remettre les choses au point :
L'ombre de Bérénice est plus que Rome grande.
A méditer.
samedi 2 décembre 2017
CURSUS HONORUM ET LES FINS DERNIERES
Je reprends la parole après un long silence, afin de célébrer deux sages que rien, ni la géographie, ni les points cardinaux, ni l'époque, ni l'idiome ne semblaient devoir rapprocher et qui tiennent un discours étonnamment semblable. Le premier est Yuan Hong Dao (XVIe siècle) dans sa Lettre à Gu Shaofu :
"Les désirs humains n'ont jamais de terme. Le candidat à l'entrée au collège ne se voit encore que dans la robe noire du bachelier; mais une fois admis au collège, il ne veut plus en rester là. Le licencié s'estimerait heureux dans la tenue sombre du lettré. Mais une fois docteur, il ne veut plus en rester là. S'il n'a pas encore de poste, il limite son ambition à cette première étape, mais le chemin est long à parcourir, il n'en voit pas la fin! S'il a obtenu un poste, son univers devient les résidences dans lesquelles il ne fait que passer, et sa course se poursuit jusqu'à la fin de ses jours. Pourtant, même si la vie se consume à briguer des honneurs, la mort nous ravale tous au même rang. Un enfant pourrait le comprendre".
Le second est Emil Cioran (XXe siècle) dans Ebauches de vertige :
"Plus on progresse en âge, plus on court après les honneurs. Peut-être même la vanité n'est-elle jamais plus active qu'aux approches de la tombe. On s'agrippe à des riens pour ne pas s'aviser de ce qu'ils recouvrent, on trompe le néant par quelque chose de plus nul encore".
Mais ces mots peuvent-ils se heurter aux étalages auto-complaisants que l'on peut lire à longueur de temps sur les "réseaux sociaux"?
Rien n'est moins sûr.
samedi 5 août 2017
PETIT ELOGE DE LA DECADENCE
Il y a sans doute quelque
paradoxe à faire l’éloge du déclin. Comme dans le titre du célèbre ouvrage de
l’historien Edward Gibbon, le déclin précède la chute. Il implique d’ordinaire
dégradation, abâtardissement, relâchement, faiblesse, avant la ruine définitive
et le néant. La Décadence semble installer la décomposition dans la durée. Il y
a des temps ou des siècles de décadence, où l’on décrie ce qu’on avait loué et
loue ce qui était décrié. « Les égouts de Paris méritent qu’il s’y passe
quelque chose d’illustre. Des personnes qui ont tout vu disent que ces égouts
sont peut-être ce qu’il y a de plus beau dans le monde. La lumière y éclate, la
fange y entretient une température douce, on s’y promène en barque, on y chasse
au rat, on y organise des entrevues, et déjà plus d’une dot y fut prise ».
Ces lignes de Louis Veuillot, dès
1866, cherchent à exalter, fût-ce par antiphrase et de manière parodique, la
beauté de la laideur. À la même époque (1862), Théophile Gautier, que Veuillot
n’aimait guère, parlait des « belles époques littéraires »
considérées comme « définitives » et ajoutait : « Après
selon les critiques et les rhéteurs, tout n’est que décadence, mauvais goût,
bizarrerie, enflure, recherche, néologisme, corruption et monstruosité ».
Il n’y a, en apparence, rien là qui dût être loué. Cette cascade péjorative
énumère au contraire tout ce qui va contre la norme, la mesure et la bienséance
dans le fond comme dans la forme. Veuillot encore, songeant aux deux
observateurs latéraux du tableau de Thomas Couture Les Romains de la Décadence, parlait du « corps souillé »
de Rome, « vautré devant eux, crevant de l’excès de la viande et du
vin » et de « mourir dans la fange et le vomissement des
orgies ». Mais qu’advient-il si, de péjoratifs, les termes de Gautier
deviennent au contraire laudatifs et définissent une sensibilité et une
poétique nouvelles ? On savait depuis Baudelaire que le Beau est toujours
bizarre, depuis les Goncourt que la recherche est une qualité et le néologisme
une nécessité, depuis Lorrain que la corruption est un art, depuis Huÿsmans que
le monstre est une fascination, depuis Jankélévitch qu’il y a un « bon
mauvais goût ». L’éloge de la Décadence pourrait être éloge de l’extrême
et de l’excès. Il s’agirait de reculer les limites du bon goût jusqu’à un point
de non-retour, d’une pratique systématique et pour ainsi dire journalière de
l’oxymore. Les formules de Charles Morice (1888) font date en ce sens : la
Décadence, « une naissance dans une agonie », « une aurore dans
la nuit » ; mais où la nuit, peut-être, compte plus que l’aurore, et
l’agonie, plus que la naissance. L’extrême prend tout son sens, celui de
l’onction ou de la dernière heure. Dernière extrémité de la Beauté, du Langage,
du Sens, de la Vie. Gautier, encore, le dit très bien : « À nos yeux,
ce qu’on appelle décadence est au contraire maturité complète, la civilisation
extrême, le couronnement des choses ». « Ultra affiné », dira du
décadent Paul Valéry de son côté (1890), « encore vierge des sales baisers
du professeur de littérature » : échappant, par là même, à toute
tentative de justification ou de réhabilitation, d’une élégance sans nom,
refusant d’être enrôlée dans la glose académique. « Un caractère de
particularité, de paroxysme et d’outrance », dira encore Gautier, puisque
« le beau s’obtient dans l’horreur comme dans la grâce » et qu’il
importe de choisir la scélératesse de la jusquiame plutôt que l’honnêteté de la
rose.
vendredi 23 juin 2017
STATUES / 3
Je n’avais pas présent
à l’esprit, lorsque j’ai écrit Veturia [voir "Consolation" 20 février 2017],
ce ballet pantomime en deux actes et quatre tableaux de Théophile Gautier, que
nous a conservé Émile Bergerat et qui s’intitule La Statue amoureuse[1].
C’est à juste titre que Bergerat évoque Mérimée à son endroit ; et le
passage, au doigt de la statue, de l’anneau d’or au premier tableau, ne fait
que confirmer la « grande analogie ». J’ai aussi adopté cette
péripétie (Veturia, p. 26). Mais
Konrad (chez Gautier) et Alphonse (chez Mérimée) agissent dans une sorte
d’énervement du jeu ou même de transe (Gautier parle même d’un « accès de
délire ») où ils ne sont plus eux-mêmes. Alors que Coriolis fait preuve
d’un acte conscient et maîtrisé, ne reflétant que le sentiments pur que lui
inspire la statue. Celle-ci d’ailleurs, j’ai pris soin de le dire comme pour me
disculper à l’avance, n’est pas une Vénus (Veturia,
p. 7) et n’a aucun lien avec les puissances occultes. D’ailleurs, contrairement
aux deux autres statues, elle ne referme pas le doigt sur l’anneau. De même,
dans Veturia, l’épisode de l’anneau
ne vient point interférer avec un lien terrestre sacré, fiançailles ou noces
prochaines ; et cet anneau fera l’objet d’un attentat de la part de Manon,
sera arraché, le doigt brisé, et jeté ensuite par la maîtresse jalouse.
À la différence de
Veturia, les statues mises en scène par Gautier et Mérimée ont un caractère
maléfique, représentent une déviation ou une sorte de sacrilège. À deux
reprises, Konrad, chez Gautier, est ramené dans le droit chemin par un
« saint prêtre », lui disant « qu’il a manqué tomber dans une
embûche du démon ». Il est même question d’un exorcisme. La Vénus d’Ille a
un caractère funeste plus appuyé encore. Mérimée parle de l’« expression
diabolique de la dame », de « cette diabolique figure », et même
d’« une divinité infernale ». On a clairement affaire ici à la Vénus
baudelairienne, proche de l’enfer et héritée de la légende de Tannhäuser, que mentionne d’ailleurs
Bergerat. Veturia, au contraire, est bénéfique, inspiratrice, source de joie et
représentant une sorte d’impossible idéal, que détruira au dénouement un orage
au sens manifestement symbolique. Contrairement au retour à l’ordre (chez
Gautier) et à la mort du protagoniste (chez Mérimée), c’est, dans Veturia, la statue elle-même qui est
détruite et se désagrège.
[1] Émile
Bergerat, Théophile Gautier. Entretiens,
souvenirs et correspondance, Paris, Charpentier, 1879, p. 217-221.
samedi 17 juin 2017
THRENE POUR CHEVELU
Une fois n’est pas coutume. Aujourd’hui, je parlerai d’un
chat. Non pas d’un chat de race, d’une bête à concours, d’un chat célèbre ou
botté, d’un chat Belaud, Mürr, Barre de Rouille ou Kiki la Doucette. Mais d’un chat
ordinaire, d’un chat plébéien, habitant des banlieues, dépourvu de pedigree
mais non de gentillesse. Un chat qui dans ma cervelle se promène, mais avec
douleur. Un chat obscur de son vivant, dont la gloire est posthume et inscrite au
martyrologe. Un chat torturé à mort, pour le plaisir, et les yeux arrachés,
devenu, à son corps défendant, son corps lacéré, symbole du mal infligé, du Mal
absolu. Rassemblements, silences, cris, poèmes, affiches, dessins et fleurs
sont nés spontanément, partout, pour dire l’horreur de ce supplice. Mais ni
pouvoirs publics, grands corps politiques, judiciaires, académiques,
journalistiques ou universitaires n’ont cru devoir s’en soucier ou seulement faire
appliquer la loi. Le félin domestique n’a sa place dans aucun cursus honorum ni aucun palmarès. Il l’aura
dans le souvenir de tous ceux qu’a horrifiés cette indicible cruauté.
dimanche 7 mai 2017
LE MAUVAIS GENRE
En ce temps où congé est pris des textes et de la littérature, et où l'Université n'a plus rien à se mettre sous la dent; où, quand elle parle littérature, c'est de "littérature des bifurs", de "frontières racialisées" et de "stratégie de passage", on se prendrait à désespérer. Mais, le ciel soit loué! il y a le genre, pardon! le Gender, mille pardons! le "genre genré". Et il y a les migrants. Quelle aubaine! Pour faire bonne mesure, marions-les. Et cela donne : "Ecritures migrantes du genre". Le sens est incertain, mais cela paraît chez un éditeur de bon renom, aujourd'hui surtout préoccupé de suivre servilement les modes passagères. J'avoue ne pas savoir ce qu'est une écriture migrante, qui suit "les entames infinies des différences sexuelles", parce qu'il y va "de l'être lettré du vivant". Les maîtres-mots ici sont "déconstruire" et même "dénaître". On le comprend. Et il faut le faire "par croisées comparatives". On imagine le désarroi des fondateurs de ce que l'on appelait autrefois la littérature comparée, à entendre parler de "migrance", "exulances"; "co-vivances". Curieux retour, soit dit en passant, de cette finale en -ance, qui retenait jadis l'auteur d'un "Petit Glossaire". Il est vrai que l'on parle aujourd'hui "les langues du dépanneur" (?). Mais il y a heureusement, pour se consoler, les séries américaines, avec lesquelles le genre fait bon ménage. N'est-il pas question, dans un séminaire parisien, des "approches genrées des genres filmiques et télévisuels", où l'on apprend que "les représentations genrées battent en brèche les codes de genre"? Les genres, en veux-tu, en voilà. Et l'on dit aujourd'hui "Habemus gender", comme on disait "Habemus papam". C'est tout dire.
dimanche 16 avril 2017
OBITUAIRE II
Il y a un an, je célébrais le service funèbre de l'Université (voir "Obituaire", 26 avril 2016). Aujourd'hui, c'est un autre décès qui retiendra mon attention : celui de la littérature. Et les deux vont de pair. Les signes n'en manquent pas dans la titrologie récente : "La littérature, pour quoi faire?" (2007); Misère de la littérature (2005); La Haine de la littérature (2015); La littérature en péril (2007); L'Adieu à la littérature (2005); et, pour finir, ce titre à valeur de manifeste : Comment parler des livres que l'on n'a pas lus? (2007)
Cet acte de décès n'est-il pas paraphé par les universitaires eux-mêmes, qui s'ingénient à remplacer la littérature? Le livre (qu'on n'a pas lu) le cède désormais à d'autres objets, la bande dessinée (japonaise, de préférence), la série télévisée (américaine, de préférence) et, pire encore, le graffiti, dont des équipes de nettoyage jadis louées à grands frais gommaient les traces sur les édifices publics, aujourd'hui baptisé "street art". Des vocables à la mode prennent le relais, comme ces "Gender Studies" dont on nous rebat les oreilles dans tous les amphithéâtres de France et de Navarre... ou de Champagne-Ardennes, témoin cette "journée d'études" à l'intitulé navrant : "Gender et séries télévisées", et située dans une bibliothèque portant le nom de Robert de Sorbon, lequel doit se retourner dans sa tombe, à entendre pareilles billevesées et autres "tropes télévisuels". Et de donner à tout ceci une apparence de science, pour tenter de lui trouver une légitimité.
Je livrerai pour terminer ces paroles pour le moins inquiétantes de Jeffrey J. Kripal, professeur à Rice University, dans son Introduction au livre de Bernardo Kastrup More than Allegory (2016), p. 5 : "Eblouis par les succès technologiques de la science et de l'ingénierie, nous en sommes venus à considérer la réalité comme un composé de nombres invisibles. Tout ce qui est réel se dénombre. Tout ce qui vaut la peine d'être connu peut être mesuré. Tout ce qui ne vaut pas la peine d'être connu ne peut être mesuré. La seule forme réelle de connaissance est mathématique ou scientifique. Tel est en tout cas le postulat. Mais c'est plus qu'un postulat. Au moment où j'écris, le ministre japonais de l'éducation promulgue un décret abolissant tous les programmes tenant aux sciences sociales et aux humanités dans les universités du Japon. Et des soixante universités d'état, vingt-six sont d'accord pour appliquer ledit décret dans une certaine mesure".
La France va-t-elle suivre ?
dimanche 26 mars 2017
LATIN MORT VIVANT?
A tous les lecteurs qui m'ont interrogé sur la présence insistante du latin dans mon dernier roman Veturia (mon blog du 20 février), je répondrai ce qui suit.
Veturia, ce n'est pas seulement une plongée dans le monde romain; c'est aussi un effort, peut-être désespéré, de renouer avec la langue latine, que des décrets ineptes ou criminels tendent à reléguer au nombre des choses inutiles. Espèce en voie de disparition, le latin tente ici de survivre, par l'Enéide, Horace ou une lettre de Pline, et, plus encore, par le dialogue muet avec la statue. "Il avait exhumé du fond de sa mémoire quelques bribes de latin" (p. 10). "Le latin venait couramment sous sa plume" (p. 18). "Il eût voulu écrire son roman en latin, afin qu'il ne fût lu et compris que de Veturia" (p. 79). Même Manon, faisant amende honorable auprès de la statue, déplore son ignorance du latin (p. 99-100). Le roman est ainsi un moyen de redonner vie au latin, d'en faire une langue vivante.
Il faudrait dire : tous les latins. Celui de Virgile comme celui de l'Ecclésiaste, celui de Catulle comme celui du Stabat Mater, celui de Lucain comme celui de Daniel ou du Livre de Job. "Ce n'était pas là le latin de Tite-Live; c'était un latin qu'elle ne connaissait pas et qu'il n'avait pas eu le temps de lui apprendre" (p. 70). Le paradoxe ici est celui d'une Romaine de la République faisant l'apprentissage de sa propre langue, rencontrant un latin inusité qu'on ne parlerait que plus tard. "Veturia ne pouvait certes connaître ni Virgile, ni Ovide" (p. 84). Même Manon, "afin de plaire à Veturia", avait "recherché le latin de Sénèque" dans le De Amicitia (p. 102).
Toute une bibliothèque latine défile ici, de Virgile à Claudien et de Stace à Fortunat, où Lucain, peut-être, se taille la meilleure part. Façon, aussi, d'initier une Romaine de l'époque archaïque au latin tardif. Cette initiation à la Décadence, dont le protagoniste, par délicatesse, gomme les stupres et les brutalités, se résoudrait plutôt en une rencontre avec les afféteries de l'alexandrinisme, Veturia semblant "goûter particulièrement dans Apulée la fable de Psyché, frappée sans doute par le rite secret de la visitation nocturne" (p. 49-50).
Louis-Marie Quicherat et Othon Riemann, le lexicographe et le grammairien, sont aussi convoqués, comme pour donner une assise scientifique au propos romanesque. Le protagoniste du roman, qui en est en même temps l'auteur, de même que l'héroïne Veturia, paraissent pratiquer le Gradus ad Parnassum comme autant d'écoliers jadis sur les bancs de l'école. Le roman Veturia se révélerait ainsi comme un roman d'apprentissage, dans lequel le latin jouerait le double rôle d'instrument de communication rhétorique et sentimentale.
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