jeudi 18 juin 2020

UN MYTHE INNOMMABLE?

Dinah Samuel, Linda Monti, Dinah Monteuil, Thamar ou La Faustin, Sarah Barnum ou L'Héritière des Cygnes, triomphant sur la scène ou s'oubliant par vengeance dans le lit de son amant lointain, entre l'alexandrin de Racine et le mot de Cambronne, quelque nom qu'on lui donne ou quelque attitude qu'on lui prête, que l'on célèbre "ses mains d'énergie et de grâce" ou que l'on décrie "ses cuisses maigres et ses genoux de tringlot", Sarah Bernhardt a régné, au tournant du siècle, sur le théâtre et la littérature. Tour à tour homme et femme, Phèdre ou Hamlet, Cléopâtre ou Théodora, Pierrot ou Lorenzaccio, célébrée en 1896 dans des sonnets encomiastiques par Coppée, Mendès, Rostand, Theuriet ou Haraucourt, mais exécutée par Champsaur dès 1882 dans une page terrible où elle paraît se décomposer sous les yeux de son amant, toute une mythologie se constitue autour de son nom où fleurissent à l'envi les épithètes laudatives ou dépréciatives : "Reine de l'attitude et Princesse des gestes" (Rostand), "Reine" et "Déesse" (Haraucourt),  "Mélodieuse Muse, eurythmique Charite" (Mendès), "Muse vagabonde" (Coppée) ou "Muse des beaux vers" (Theuriet), "Soeur de la Muse immortelle" (Silvestre), mais aussi "maigre pythonisse" (Marie Colombier), femme de petite vertu ("the ecstatic Sara makes no pretence to virtue", George Moore) et "folle" ou "métis de l'enfer qui l'attend" (Champsaur), ces derniers mots dans un sonnet adressé à... Marie Colombier, auteur du livre au vitriol que l'on sait (Mémoires de Sarah Barnum, 1883), au relent d'antisémitisme et qui lui valut un procès. Jean Lorrain, qui a beaucoup parlé d'elle, offre dans Le Tréteau (1906, posth.) deux portraits contrastés : 
1. "Linda Monti, cette créature de songe et de lumière, ces yeux d'enchantement, ces gestes de volupté et de douleur, cette chair rayonnante, cette chose unique au monde qu'étaient ses attitudes et son sourire dans un art incomparable de parures et de reconstitutions [...]".
2. "[...] la tragédienne, déformée dans l'exagération même de sa silhouette, était représentée tirebouchonnante dans une ligne zigzaguée à la Boldini. Le nez en bec d'oiseau, la bouche rentrée et les yeux pochés de bleu sous une tignasse de chanvre en faisaient une espèce de stryge famélique, une goule trépidante, échappée d'un sabbat de chienlit". 
Il reste la joie de Catulle Mendès d'avoir été joué par elle ("vous à qui je dois les plus grandes heures de ma vie poétique" 1906) et la mélancolique préface que Jean Lorrain mit, la même année, à son Théâtre, quatre mois avant sa mort, dans laquelle il rappelle sa constance de n'avoir jamais "rêvé et voulu qu'elle pour interprète", et son chagrin devant les promesses non tenues.       



Gauche : Sarah Bernhardt à 21 ans, photo Félix Nadar
Droite : Sarah Bernhardt dans le rôle de Médée (de Catulle Mendès), 1898
Lettre de Catulle Mendès à Sarah Bernhardt 
Poème de Catulle Mendès dédié à Sarah Bernhardt

vendredi 5 juin 2020

MELOMANIE

La Palatine avait accoutumé d'écouter la Suite en la mineur pour clavecin du deuxième livre de Nicolas Lebègue, alors fraîchement paru*. Cette musique sensible, pensive, empreinte d'une gravité sans nulle lourdeur, l'accompagnait sur des chemins sûrs, où l'on veillait d'En Haut sur elle, mais dont on ne revient pas vers les étourderies du siècle qu'elle avait, naguère encore, trop connues et dont la parole de Rancé l'avait comme purgée. Plus profond que Chambonnières, dont il fut peut-être l'élève, moins porté à la tendresse que Geminiani et à la mélancolie que Pasquini, qui fut son contemporain à la cour de Louis XIV, Lebègue semblait le jalon idéal entre dissolution et austérité. Mais la révélation vint en 1682, deux ans avant sa mort, des sonates pour deux violons de Giovanni Battista Vitali, dont le recueillement des graves, ceux de la troisième sonate surtout, emplissait son âme d'une double nostalgie, nostalgie passée pour Henri de Guise, nostalgie présente pour le Créateur. Rancé ne savait rien de ce jardin secret, où ne florissait plus aucune inconvenance et dont les souvenirs luxurieux avaient fui, pour ne laisser, comme dans le beau poème d'Henry Vaughan, qu'une retraite, à la fois lieu clos de la dernière demeure et retour à l'âme d'une enfance encore non compromise. 

*On pardonnera à l'auteur cet anachronisme : si Anne de Gonzague, morte en 1684, a pu écouter Vitali, elle n'aurait pu entendre le deuxième livre de clavecin de Lebègue, paru trois ans après sa mort (1687).  

mardi 19 mai 2020

"JE PARLE ET JE SUIS MORT"

Ce titre ne m'appartient pas : on verra en quoi par la suite. Mais il s'agit ici, on l'aura compris, d'épitaphe, genre loin des modes littéraires et de mince faveur auprès du public. Walter Pater le soulignait en 1892, dans une belle et discrète déploration peu connue. "We smile at epitaphs - at those recent enough to be read easily; smile, for the most part, at what for the most part is an unreal and often a vulgar branch of literature ; yet a wide one, with its flowers here or there, such as make us regret now and again not to have gathered more carefully in our wanderings a fair average of the like". Et peut-être serait-il temps de cueillir ces fleurs éparses et réhabiliter avec lui ce "monde de pierre grise" (this world of grey stone), si la chose n'avait été faite dans des travaux suivis aux titres prometteurs : "De la stèle à la tablette", "Je parle et je suis mort", "Ces petits poèmes où brillent quelque beauté d'art et d'émotion". Ce dernier titre emprunté à un poète lettré eussent plu à Pater, pour avoir été inspirés par l'épitaphe latine. C'est que Frédéric Plessis et José-Maria de Heredia, qui l'ont pratiquée, étaient aussi des lettrés, au meilleur sens du terme. Les travaux récents dont je parle soulignent à bon droit "la dimension esthétique et pathétique de l'épitaphe latine" et "la joie de voir ressuscité un monde disparu". C'est ainsi que la pierre grise de Walter Pater peut aussi devenir la pierre blanche d'Anatole France. Les travaux cités infra le disent avec rigueur. 

- La Réception du Latin du XIXe siècle à nos jours, Presses de l'Université d'Angers, 1996, p. 269-277.
- Silences fin-de-siècle, Presses de l'Université Paris-Sorbonne, 2008, p. 113-129. 
- Frédéric Plessis Poète et Romancier, Presses de l'Université de Rennes, 2014, p. 51-67.     

lundi 4 mai 2020

VIEUX MONDE BRISE

Peut-être serait-il opportun, en ces temps troublés, de relire le beau poème de Max Jacob au titre prophétique, "Vieux Monde brisé". L'histoire éditoriale en semble pleine d'enseignements. Publié en décembre 1936 dans le numéro 1 de l'éphémère revue de Michel Manoll Le Pain Blanc, il est contemporain du départ de Paris permettant au poète de rejoindre la retraite de Saint-Benoît sur Loire; réimprimé ensuite de façon régulière, dans la revue Aguedal en mai 1939, au moment où Max Jacob va être interdit de publication; repris par la même revue en 1944, lorsque l'"Hommage à Max Jacob" est devenu "Tombeau de Max Jacob"; réimprimé en 1946, dans un recueil qu'une piété maladroite intitulait L'Homme de cristal, titre d'un poème mais non voulu pour un recueil; trouvant enfin sa (vraie) place en 1996, dans la somme poétique longtemps attendue, longtemps remise, et sous le bon titre, cette fois: Actualités éternelles. Il est, ce poème, ce que voulut sans doute le poète, un mélange d'espoir et de désespoir, l'acte de qui se penche sur son passé au moment où l'avenir paraît de plus en plus incertain, au moment où la pension de Madame Persillard a définitivement remplacé les mondanités désordonnées et "criminelles" : 
                Sous les caps du passé, océan sans rivage,
                je contemple un amour emporté par les vents 
                les troupeaux fugitifs en la nuit de mon âge
                disparaissent. Mes yeux sont les lampes du temps.
Le poème se veut ainsi une incursion dans les "terres mémoriales" et un passage par le "dernier portail", après un rappel nostalgique de la vie et de l'œuvre :
                J'ai tissé, j'ai tissé de vent et de paroles
                un voile au long col gris tenu par les péchés.
Et l'hypothétique consolation des deux fées entrevues paraît plutôt  prémonition, celle d'un voyage d'où l'on ne revient pas : 
                Va! tu sauras bientôt ce que l'âge contemple!
                Me disait l'autre fée, nue sous un beau turban
                […]
                Un triste et calme vent inconnu sous les astres
                qui n'était pas venu d'horizons cardinaux
                étendait sur le golfe le jour bas du désastre
               Le vieux monde est brisé, préparons les vaisseaux.
C'était déjà, deux strophes plus haut, le cri des serviteurs de la première fée.            

mardi 21 avril 2020

DAMNATION DE VOLTAIRE

La postérité n'a pas toujours été tendre pour Voltaire, et les panthéons fin-de-siècle ne lui ont guère fait place. Chacun se souvient de l'interpellation précoce de Musset (1833) sur son "hideux sourire" hérité de Houdon. Charles Morice dira en 1889 : "Musset a pour lui la haine de la victime pour l'assassin". Il ne se trouve que Flaubert pour oser dire à madame Roger des Genettes : "J'aime le grand Voltaire autant que je déteste le grand Rousseau" (1859). Trente ans plus tard, la "grande palpitation qui a remué le monde" paraît singulièrement essoufflée. "Aujourd'hui c'est Voltaire qui règne, c'est à dire moins que rien", s'écrie Morice; "Si Louis XIV est en bois, Voltaire, lui, est en boue"; "cette oeuvre énorme n'existe pas"; "Rien en poésie, rien en prose, rien en science. Rien au positif, voilà le résultat de Voltaire. Au négatif il se revanche et ce vent de néant qu'il souffle a tout fané autour de lui. Une contagion de néant" (in La Littérature de tout à l'heure, 1889). Dès 1872, Ernest Hello, parle de la "longue et hideuse grimace du dix-huitième siècle" qui "devait laisser son type dans une grimace vivante, et Voltaire est né". "Singe", "imbécile malpropre", il n'a pas pour lui de mots assez durs (in L'Homme, 1872). Il réitère en 1880 : "Voltaire est descendu si bas, qu'après avoir tué (dans la mesure de son pouvoir) Dieu, l'homme, la société, l'Art, il rit de bon coeur et danse sur les cadavres qu'il croit avoir faits" (in Les Plateaux de la Balance, 1880). C'est toujours le hideux sourire de Musset : "ricanement stupide lancé à la face de tout et de tous", et : "Sous le rire de Voltaire [...] il y avait des grincements de dents, comme en enfer" (Hello). Le grand mot est lâché. La même année 1880, Adrien Duval, d'ailleurs proche de Hello auquel il rend hommage, publie ses Contes merveilleux, contenant notamment le conte intitulé "Le Congé de Voltaire". Satan s'y promène "au milieu de ses damnés favoris", au nombre desquels Voltaire, "l'un des plus laids, auquel les diables eux-mêmes empruntaient des grimaces". Nous sommes en 1878; Voltaire demande à Satan une grâce : "un congé pour assister aux préparatifs de [s]on centenaire". Ce congé de trente jours est accordé, mais Voltaire, dans une sorte de nostalgie de l'Enfer, revient huit jours après, ayant constaté que Jésus est de retour et que l'esprit religieux n'est pas mort. Le jugement de l'auteur est sans appel : Voltaire est "un des grands malfaiteurs de l'humanité, un exemplaire complet des péchés capitaux".      

samedi 4 avril 2020

L'IMPOSSIBILITE D'ETRE HEUREUX

Deux romans de l'écrivain autrichien Hermann Bahr (1863-1934) dépeignent, à une date précoce (la fin du règne de l'empereur François-Joseph) le malaise de l'Autriche, incarné dans deux figures d'aristocrates : Klemens, Baron Furnian (Drut, 1909) et Franz, Graf Flayn (Himmelfahrt, 1916) ; l'un, sous l'angle de la bureaucratie envahissante; l'autre, dont on trouvera ci-dessous un extrait, sous l'angle du retour à la religion.  

"Était-il donc malheureux? Il s'était souvent trompé, les hommes l'avaient dupé, et il ne trouvait de satisfaction ni dans l'art, ni dans la science. Cela le chagrinait souvent, et lorsque le chagrin était trop grand, il était jusqu'alors tout simplement reparti en voyage. Le bruit avait couru un temps dans la ville, que la belle scélérate avait peut-être été incarcérée et qu'aucun spiritiste ne pouvait plus s'y montrer, mais lui, il est tout simplement parti, il a voyagé jusque chez son frère, qui ne posait jamais de question, et à qui du reste tout cela était égal. Il est reparti en voyage et a laissé encore une fois quelque chose derrière lui! Et il ne lui reste que le souvenir de deux grands yeux d'enfant, profonds, inquisiteurs. Cette fois, ils étaient gris, la couleur changeait; mais, pour finir, rien d'autre ne lui était resté que le souvenir d'une paire d'yeux.
Mais il serait néanmoins présomptueux de sa part, de se qualifier pour autant de malheureux. Il se sentirait peut-être mieux si, un beau jour, il lui arrivait malheur, un malheur clair et net. Tout bien considéré, il peut dire tout au plus qu'il n'a pas de chance. Et même ceci est, à vrai dire, douteux. Il a de l'argent, il fait et laisse ce qu'il veut, il a avec sa mère un lien fusionnel, son frère le dorlote, son nom lui sert partout d'introduction, il a vu le monde, connaît les grands de ce monde, plaît aux femmes; partout où il va, il est bien reçu, on apprécie son talent, on lui passe ses fantaisies et on a de l'indulgence pour ses caprices. Et si cela ne suffit pas à son bonheur, qui donc serait heureux? Que lui manque-t-il donc? Rien d'autre que le sentiment d'être heureux". 

Hermann Bahr, Himmelfahrt (1916)  
 copyright Jean de Palacio

samedi 28 mars 2020

UNE REHABILITATION ?

Deux titres pourraient, à eux seuls, résumer la production romanesque - abondante - de René MAIZEROY (1856-1918), romancier et nouvelliste jadis aussi célèbre et lu que Guy de Maupassant, aujourd'hui irrévocablement tombé dans l'oubli. Mort à l'issue de la Première Guerre mondiale, témoin d'une Epoque révolue, dite Belle, Maizeroy a peint sans relâche les libertinages et les tendresses de la "bonne société" sans toujours en celer le tragique. Les deux titres allégués le disent : L'Amour qui saigne, son premier livre (1882) et Des Baisers, du Sang, livre de la maturité (1898). La Femme, sous toutes ses formes, est au centre de son oeuvre : Celles qu'on aime, Celles qui osent, Petites Femmes, Petite Reine, Joujou, La Remplaçante, L'Adorée; quand ce n'est pas La Peau ou Au Bord du lit! Une éloquente titrologie la détaille dans tous ses traits, tous ses gestes et toutes ses attitudes. Les hommes, en revanche, semblent faire moins bonne figure, tel le Claude Thiercey de la nouvelle "Le Feu de Joie" (1909), - longue nouvelle qui se souvient peut-être de Fort comme la Mort -, face à la touchante Madame de Faverel en proie au "mal de vieillir"; ou le Jacques de Violaine de la nouvelle "La Fin de Don Juan" (1883), finissant sa carrière dans un fauteuil à roulettes dans un village de banlieue. Mais les hommes n'ont-ils pas en même temps la caution de Maupassant lui-même, précisément dans une préface qu'il écrivit en 1883 pour... René Maizeroy?! "Jamais on ne me fera comprendre que deux femmes ne valent pas mieux qu'une, trois mieux que deux [...]. N'en garder qu'une, toujours, me semblerait aussi surprenant et illogique que si un amateur d'huîtres ne mangeait plus que des huîtres, à tous les repas, toute l'année".       

mercredi 25 mars 2020

LES BOUCHES INUTILES

Simone de Beauvoir en avait fait une pièce de théâtre (1945). Aujourd'hui, plus que jamais, par temps de crise et de pandémie, elles sont d'actualité. Certes, la dichotomie a toujours été la règle. Il y a les riches et les pauvres, les fols et les sages, les justes et les damnés, les conservateurs et les libéraux. Mais à présent, jusque dans le discours politique officiel, une catégorie revient obstinément : les actifs et les inactifs. Il existe des variantes : les utiles et les inutiles, les indispensables et les superflus. Sans doute pourrait-on dire : les inactifs furent actifs parfois près d'un demi-siècle, les inutiles aujourd'hui furent utiles hier. Mais la mémoire est courte. Et il est un péché dont on ne se remet pas et qui n'est pas remis : la vieillesse. Même un poète le disait :
          Maintenant, devenu ce que je suis, un vieux...
Mais le vieux mange : il faut donc le nourrir. Le vieux est malade : il faut donc le soigner. Et voilà le hic : cela a un prix! Lorsque l'épidémie éclate et que les vivres se font rares et les lits d'hôpitaux plus encore, lorsqu'il faut choisir, à qui va-t-on donner la pitance et la couche? La réponse n'est pas douteuse. A moins que, la devançant, le vieux n'invoque de lui-même la Camarde afin de laisser la place libre et l'assiette pleine. La bouche, parfois dénuée de dents, se ferme pour toujours, et c'est bien ainsi, sur la montagne de Narayama du film d'Imamura (1983). Mais les politiques quadragénaires, qui en décident, et n'ont pas pris les mesures nécessaires pour qu'il en soit autrement, auront soixante-dix ans un jour : comme la vieille Orin...   

dimanche 23 février 2020

NECROLOGIES INTERESSEES

Il est étrange de constater que les nécrologies tournent généralement à l'avantage, non pas du défunt, mais de celui qui les écrit. X... est mort. Paix à son âme! Mais il avait favorisé mes débuts, aimé mon livre,  publié mes travaux, apprécié mon commerce, m'avait convié à dîner, appelé à de hautes fonctions. Ce qui demeure est moins le souvenir du mort que la place que j'occupais auprès de lui, dans sa vie, parmi ses relations privilégiées, dans son estime. 
Une bonne (re?)lecture de l'Ecclésiaste n'eût-elle pas mieux valu en l'occurrence? "Quia nec opus, nec ratio, nec sapientia, nec scientia erunt apud inferos, quo tu properas" [car il n'y a ni œuvres, ni comptes, ni savoir, ni sagesse, dans le shéol où tu vas] (Eccl. IX, 10. Trad. Ecole Biblique de Jérusalem).    

mercredi 5 février 2020

TUER EN MUSIQUE?

J'ai naguère consacré ici même une page à la chasse, entre sottise et barbarie, encore plus près, sans doute, de celle-ci que de celle-là(Voir "Le goût de tuer", 3 mars 2016). Je reviens aujourd'hui sur ce sujet, pour m'étonner que la musique ait jamais pu se faire complice de ces pratiques. Comment l'art, censé adoucir les mœurs, a-t-il pu faire une place à ce carnage aveugle et complaisant? C'est pourtant ce à quoi on assiste, chez des artistes et non des moindres, de Clément Janequin à Carl Stamitz, sans oublier, hélas! Jean-Sébastien Bach. Que venait faire dans cette galère le Cantor de Leipzig? La cantate BWV 208, dite justement Cantate de la Chasse, s'ouvre sur une singulière profession de foi sous la plume de Salomon Franck : "Was mir behagt ist nur die muntre Jagd" [ce qui me plaît, c'est seulement la chasse gaie]. L'aria 2 (soprano) va encore plus loin, chantant : "Jagen ist die Lust der Götter" [chasser est le plaisir des dieux], dieux infernaux ou dégénérés, sans doute. Et l'instrumentation fait ici place à deux cors de chasse. C'est également ce que l'on entend dans le dernier mouvement de la Symphonie en ré majeur de Carl Stamitz, que l'on a connu plus inspiré. Et l'on constate que l'enregistrement CD de Chandos 1995, qui la propose entre autres pièces, ne résistait pas à illustrer la pochette du disque d'une scène finale de chasse à courre, où des veneurs en veste rouge entourent un cerf tombé à terre au milieu des chiens. Scène stéréotypée, hélas, à quoi on assiste encore de nos jours, et où des aboiements tiennent lieu de musique.   

samedi 18 janvier 2020

MARY WOLLSTONECRAFT : "PHILOSOPHISING SERPENT" OU "PIONEER OF MODERN WOMANHOOD"?

Loin des invectives célèbres d'Horace Walpole envers Mary Wollstonecraft, "a hyena in a petticoat", Furie ("Alecto") ou "a philosophising serpent", un témoignage peu connu et plus mesuré de la notoriété durable du célèbre Traité de 1792, A Vindication of the Rights of Woman, se trouve dans un obscur journal, The Edinburgh Evening Courant du 19 janvier 1801. Sous forme d'un bref poème de vingt vers signé d'un pseudonyme fantaisiste (Jasperina), on y trouvait le portrait d'une mère de deux jumeaux s'instruisant de ses droits dans le livre de Wollstonecraft. Le raisonnement était simple : puisque l'épouse est apte à partager les préoccupations intellectuelles du mari, culture classique, mathématiques et choses de l'esprit, que celui-ci partage à son tour les occupations domestiques et apprenne à manier "la marmite, la bouilloire et la louche". Et que les deux aient aussi en commun les soucis du berceau : 
"Henceforth, John", she cried, "our employments are common,
  Be woman like man, and let man be like woman;
  Here take up this child, John, and I'll keep his brother;
  While I wet-nurse the one, you shall dry-nurse the other".
Ou : chacun suivant ses mérites et ses facultés naturelles. Le poème était intitulé : "The Rights of both Sexes". Peut-être une vague réminiscence rousseauiste est-elle à l'œuvre en filigrane? Le programme, en tout cas, "the kitchen and the cradle", semble révélateur d'un nouvel état d'esprit, fût-ce sur un ton badin.   
   

vendredi 6 décembre 2019

MORT DE LA LIBRAIRIE

L'une après l'autre, un peu partout, les librairies ferment leurs portes, remplacées par la mangeaille sous toutes ses formes, généralement les plus indigestes. Signe des temps : le hamburger détrône le livre. La dernière fermeture en date paraît emblématique : celle de la Librairie "Le Pont traversé" à Paris, que personne ne traversera plus. Librairie que l'on peut dire illustre, où officia jadis l'écrivain Marcel Béalu (1908-1993), ami, correspondant et biographe du poète Max Jacob, auteur de L'Araignée d'eau et de Dernier Visage de Max Jacob (1946). La façade bleue de la librairie attend de se décolorer sous les effets du temps ou de s'abîmer sous la pioche des démolisseurs. Les vitrines sur deux rues, toujours remplies de livres peu communs, vont bientôt devenir veuves. Une nouvelle fois, il faut prendre le deuil. 
A moins que...  

dimanche 6 octobre 2019

LE MEURTRIER ET LA LUNE 2/2

(William Godwin, 1805)

Mais quel contraste entre la sérénité de ce décor et les pensées furieuses qui traversaient l'esprit du meurtrier! Il ne pouvait demeurer un instant en repos, fronçait les sourcils, se frappait le front de son poing fermé en faisant les cent pas. Il vit enfin son oncle survenir. Rabattant son chapeau sur son visage, de façon à n'être point reconnu, il projeta le vieil homme sur le sol et s'apprêtait à l'occire.
Qui êtes-vous, dit son oncle; et qu'entendez-vous faire? Je n'ai pas peur de la mort : aucun homme juste n'a peur de mourir. Mais levez les yeux! La lune, qui brille d'un doux éclat sur le ciel sombre, ne vous demande-t-elle pas comment vous osez violer la splendeur de son règne? Non, si vous voulez commettre un meurtre, allez plutôt dans les sombres recoins d'une ville mal famée, que ne hantent que des misérables de votre espèce, et où il n'est pas possible d'entendre le clapotis du ruisseau ni de voir danser l'ombre des feuilles.
Tandis que l'oncle parlait ainsi, une révolution se produisit dans l'esprit du neveu. Jusqu'alors, il n'avait pas levé les yeux ni observé le décor. Il sentit le pouvoir de la Nature présente à lui dans toute sa beauté. L'arme mortelle lui tomba des mains. Il courut en hâte vers le port voisin et s'embarqua pour des pays lointains. L'oncle n'eut jamais la douleur d'apprendre que son neveu avait cherché à le tuer; et le gaillard demeura à l'étranger de longues années, à l'issue desquelles il revint, je l'espère, un autre homme.

© Jean de Palacio
  

samedi 5 octobre 2019

LE MEURTRIER ET LA LUNE

(William Godwin, 1805)


Il était une fois un méchant jeune homme qui n'avait plus ni père ni mère. Ceux-ci avaient eu des malheurs, avaient perdu tous leurs biens, pour mourir à la fin de déception et de chagrin. Ces calamités avaient moins atteint le jeune homme, car il avait un oncle fort riche qui l'avait accueilli chez lui et l'avait traité comme son enfant. L'oncle lui-même n'avait pas d'enfant. 
Il est toutefois difficile de compenser la mort des parents. L'oncle avait pour son neveu une grande affection, mais ne se préoccupait pas de lui aussi souvent et n'était pas de si bon conseil que ne l'auraient pu ses parents. Peut-être le jeune homme avait-il une mauvaise nature. Il s'acoquina avec des forbans ; joua aux cartes et aux dés de fortes sommes ; se montra dépensier ; et lorsque le généreux oncle se lassa de lui donner de l'argent, ce mauvais garçon déroba ce que le bonhomme lui refusait. Il savait que, par le testament de l'oncle, toute la propriété lui reviendrait à sa mort ; et il réfléchit qu'il serait fort aise d'avoir tout à sa disposition, au lieu de réclamer chaque fois quelque chose comme il avait accoutumé de faire. L'ingrat qu'il était se lassa d'attendre ; il décida de tuer son bienfaiteur.
Un soir que son oncle dînait avec un fermier du voisinage, ce mauvais neveu résolut de le guetter à son retour et de faire en sorte qu'il ne rentre jamais vivant dans sa maison. Il savait que le vieil homme reviendrait à minuit précis ; et, de crainte de voir son dessein échouer, il décida de se tenir aux aguets un quart d'heure auparavant. Il se trouva que c'était un beau clair de lune. Les chiens avaient aboyé et les hiboux ululé peu avant ; mais maintenant, tout était silencieux. On n'entendait rien que le clapotis d'un petit ruisseau qui courait à travers les roseaux en marge du chemin. Un peu à l'écart se trouvait une rangée de grands arbres. La nuit semblait briller comme en plein jour ; arbres et buissons étaient noirs ; et l'ombre des feuilles à peine frôlées par le vent jouait incessamment dans l'herbe. Tout exprimait la tranquillité. On eût dit que nulle passion malsaine ou mauvaise nature ni perversité n'eussent pu faire irruption dans ce décor. Si j'avais été là, j'aurais, par simple bonheur ou paix de l'âme, oublié le monde entier et me serais cru au paradis. 
                                                                                 (à suivre)      
                                                                            (to be followed)

[©Jean de Palacio]

vendredi 4 octobre 2019

ANARCHISTE ET/OU FABULISTE


William Godwin (1756-1836) n’est pas seulement l’apôtre de la justice politique, le pourfendeur de « la vanité et l’autocomplaisance des législateurs et des hommes d’état », le théoricien de l’anarchisme, le louangeur de la Révolution française, le partisan de l’union libre et le dénonciateur de la cohabitation, le flétrisseur du pouvoir héréditaire et le proclamateur de la « misérable absurdité des titres de noblesse » ; il ne se contente pas non plus d’être un romancier écouté et le père de l’auteur de Frankenstein, qui lui est d’ailleurs dédié. Il est aussi fabuliste, auteur d’ouvrages scolaires, destinés aux « enfants de trois à huit ans », comme ses Fables Ancient and Modern, parues en 1806 et dont le succès ne se démentit point pendant plus de trente ans (la dernière édition est de 1840, posthume). A la fois moyen de subsistance et vocation affirmée, la « Juvenile Library » témoigne de l’intérêt profond de Godwin pour l’enfance et de vues novatrices en la matière. Il ne craint pas d’affirmer, dans la préface des Fables : « If we would benefit a child, we must become in part a child ourselves ». Et l’on sait qu’il éprouvait la force de conviction de ses livres d’enfant sur ses propres filles !
Godwin n’hésita pas à faire complaisamment la propre publicité de ses Fables sous la plume de sa seconde épouse Mary Jane, laquelle traduisit les Drames pour enfants de L.F. Jauffret ; dans une des saynètes, « The Dangers of Gossiping », on voit la gouvernante Mrs. Mildmay se livrer à un éloge appuyé de ce « delightful author » et de son « delightful book » : 
« The peculiar excellence of this author […] is the extraordinary art he possesses of communicating the sources of sentiment and knowledge his lively fancy creates, in a style of affectionate playfulness, that captivates the heart of both the parent and the child ».   

Tout en suivant, mais en élargissant Esope, dont il critique la sécheresse, Godwin ne se fit pas faute d’écrire des fables de son cru, dépourvues souvent de la morale pratique inhérente au genre, mais pourvues d’une réflexion sur l’apprentissage de la sagesse et de l’aptitude à se réformer soi-même. Je donnerai dans un prochain blog, traduite pour la première fois, la fable « The Murderer and the Moon », dont l’argument doit appartenir à Godwin.  

  




                                                       



          

dimanche 29 septembre 2019

L'AUTOMNE : CELEBRATION OU DEPLORATION?

Saison universellement chantée, l'automne jouit dans la pensée d'un étonnant prestige. John Keats, dans une ode célèbre, songeant sans doute aux fastes des vendanges, y voyait "la saison des brumes et de la suavité des fruits" (season of mist and mellow fruitfulness), où même la brume semblait propice, usant pour la décrire de cet adjectif "mellow" qui fait le désespoir des traducteurs. Annandale, toujours bien inspiré, ne propose pas moins de sept définitions, dont je retiendrai la quatrième : "toned down by the lapse of time"; ou comment la définition d'un dictionnaire réintroduit la mélancolie! Même Baudelaire vacille, ne craignant pas de dire à la Beauté : "Vous êtes un beau ciel d'automne, clair et rose", quitte à démentir cet optimisme dès le vers suivant : "Mais la tristesse en moi monte comme une mer". Et ses "étés trop courts" sont dans toutes les mémoires, accompagnés, dans "Chant d'automne", des "froides ténèbres", de la menace : "Tout l'hiver va rentrer dans mon être" et d'un cortège d'images sinistres : l'échafaud, la tour qui succombe, la tombe, le cercueil. Je proposerai la version d'un autre poète, aujourd'hui oublié, dans un recueil tardif paru en 1910 : 

O soirs agonisants d'automne! O bois rouillés
Où dorment des parfums perfides et mouillés! 
O charme qui fait mal! O poignante amertume
Du soleil trépassé dont la clarté posthume
Rêve dans les marais comme un long souvenir! 
O troublante beauté de ce qui va finir!
Mystérieux aimant des saisons douloureuses! 

On y voit ensuite défiler des âmes mortes, les dames du temps jadis de Villon, Yseult, Viviane, Béatrice Cenci, Anne Boleyn, Marie Stuart, Marie-Antoinette et la princesse de Lamballe. Beaucoup d'images de têtes coupées! Le poème est d'Albert Giraud (1860-1929) (La Guirlande des Dieux, Bruxelles, Lamertin, 1910, p. 119-121).   

samedi 7 septembre 2019

S'ECRIRE - NE PAS S'ECRIRE

Les correspondances interrompues, rompues, délaissées, inachevées sont des yeux qui se ferment. Max Jacob le savait, qui écrivait, disait-il, vingt lettres par jour. La lecture de ses dernières lettres à plusieurs correspondants le démontre pleinement, bien qu'il tente d'exorciser la pensée de cet abandon, en avril 1943, dans une des dernières lettres à Claude Valence : "S'écrire ou ne pas s'écrire? Aucune importance. Ca n'a d'importance que pour les relations à conserver […] S'écrire ou ne pas s'écrire… bah!... Picasso ne m'écrit jamais. Salmon reste des années sans m'écrire ni Pierre Colle". Mais déjà, en 1924, à René Rimbert : "Vos lettres me sont devenues nécessaires […]. Ecrivez-moi, aidez-moi". Mais la dernière lettre à Armand Salacrou : "Je t'ai prédit un jour que tu me laisserais tomber après ton premier succès; fais-moi mentir"; mais la dernière lettre à Jean Grenier : "Embrassons-nous in excelsis. On dirait que mes lettres ne t'arrivent jamais"; mais la dernière lettre à Edmond Jabès : "Je te remercie de ne pas me condamner et je suis ton ami"; mais la dernière lettre à André Lefèvre : "Nous ne nous voyons plus jamais mais je pense toujours à vous" : toutes ces lettres disent éloquemment une crainte qui semble ne jamais l'avoir quitté.    

dimanche 11 août 2019

LA MORT DE L'ART

Sous ce titre, qui ne m'appartient pas, je tombe sur un article que l'on croirait écrit d'hier, - ou d'aujourd'hui et dont la virulence nécessaire donne à réfléchir :

"Outre que les auteurs, aujourd'hui, selon l'instinct général, fuient l'effort, tout comme le public, les écrivains relativement jeunes qui tiennent le dé de la littérature n'ont pas lueur d'imagination". 
[…]
"Plus d'imagination! Plus de style! plus d'envolées! L'exactitude toute nue, l'exactitude niaise, l'exactitude sale! La littérature mise ainsi à la portée du nombre immense de ceux qui n'ont pas de talent, pour la confusion du petit nombre de ceux qui en ont! L'art accessible à toutes les impuissances, visible à toutes les myopies! L'œuvre plate accomplissable par le cul-de-jatte, triomphant de l'œuvre ardue, escarpée, qui demande des bras, des griffes, des jarrets et des ailes! C'est l'accord parfait, dans la médiocrité, entre l'écrivain qui cherche ce qui est facile à écrire et le [lecteur] qui cherche ce qui ne vaut même pas la peine d'être [lu]".

Ecrit en 2019?
Non pas. En 1886!

vendredi 26 juillet 2019

LES FASTES DU PARFUM

Les fastes du parfum n'ont pas attendu, pour se voir célébrés, le best-seller de Patrick Süsskind. La fin du dix-neuvième siècle et les raffinements de l'esprit de Décadence réservent une place de choix à l'opoponax, l'ylang-ylang ou le corylopsis. Theodore Wratislaw en Angleterre (1893), Franc-Nohain en France (1903), Théodore Hannon en Belgique (1881) ont chanté à  l'envi les vertus de l'opoponax. Jean Berge, dans Les Extases (1888), décrit "L'extase de l'odorat" où règnent "Ylang-ylang et New Mown Hay / Corylopsis, ô parfums fades"; l'Homme Sirène de Luis d'Herdy s'attarde sur "un mélange de chypre, d'ylang, de peau d'Espagne, de corylopsis et d'ambre gris" (1899). Le cœur est désormais un Corylopsis du Japon, "sa grandeur détergeant un relent de Chlorose" (Vicaire et Beauclair, 1885). Quant à Félicien Champsaur, il les multiplie et les confond dans un bal masqué où chacun sert à identifier une danseuse : vétiver, cèdre, santal, œillet, violette, foin coupé, verveine, réséda, menthe, héliotrope" (Miss America, 1885). Dans son dernier roman (1884), Edmond de Goncourt montre Chérie Haudancourt, pour qui "le goût des parfums […] devenait une exigence impérieuse", vivant "au milieu des extraits triples d'odeurs", "Kiss me quick - Lily of the Valley - New Mown Hay - Spring Flowers - West End - White Rose - White Lilac - Ylang-ylang", à quoi s'ajoutent le "mélange flottant des esprits de tubéreuse, de fleurs d'oranger, de jasmin, de vétyver, d'opoponax, de violette, de fèves de Tonka, d'ambre gris, de santal, de bergamote, de néroli, de benjoin, de verveine, de patchouli" (Chérie, chap. LXXXV). Parfum des fleurs, ou parfum des mots? On les retrouve dans un roman récemment paru, d'intrigue élaborée et de structure subtile, dont le personnage principal est le Cuir de Russie, "un cuir tendre et presque mélancolique", qui "a quelque chose de poignant" et "donne envie de pleurer" : C'est La Couleur du Parfum, aux Editions Complicités (2019).     

samedi 13 juillet 2019

MOLIERE A L'EPREUVE

L'époque fin-de-siècle (1880-1900) a, du dix-septième siècle, une vision contrastée. Si elle célèbre l'éminence et la modernité de Pascal et de La Bruyère, le traitement réservé à Molière surprend par sa sévérité. Paul Adam, qui le met en bonne place dans son livre Le Triomphe des Médiocres (1898) et ne l'appelle jamais que "le tapissier Poquelin", ne  craint pas d'écrire : "Il est merveilleux que notre Université conseille à l'adolescence de connaître l'œuvre de Molière. On y apprend à rire de tout effort pour s'instruire et anoblir l'âme" (p. 15). Aucune pièce, aucun personnage n'échappe à sa vindicte : l'"ignoble matérialité"  du bonhomme Chrysale, le mauvais goût d'Alceste en matière de poésie, Tartufe "loué par l'athéisme électoral des marchands de vin" figurent parmi les cibles. Agnès n'est qu'une "gourgandine", et Arnolphe se voit réhabilité pour s'être inscrit en faux contre "le fait de s'unir comme les chats, les pigeons et les chiens, au hasard de la rencontre!" Charles Morice ira même jusqu'à dire : "Molière nous dégoûte de nous-mêmes" (La Littérature de tout à l'heure, p. 104).  
Il est curieux de voir que deux esprits aussi différents que Ernest Hello et Paul Adam aient abordé tous deux la question du mariage chez Molière. "La pensée splendide du mariage, cet idéal de recréer un seul être avec deux formes en harmonie, il la voue à notre rire de barbares", écrit Paul Adam. Hello, dans Les Plateaux de la Balance (1880), s'attarde longuement sur ce sujet, souvent dans les mêmes termes. "L'harmonie, sous toutes ses faces, ayant échappé à Molière, le mariage devait lui échapper nécessairement" (p. 225). Il rive le clou : "Je ne pense pas que la tête étroite de Molière ait contenu, même un instant, la seule idée du sacrement. […] Personne plus que lui n'a ignoré l'union entre deux natures". La conclusion est sans appel : "Son art est le contraire d'une œuvre d'art. L'art délivre : Molière asservit". Adam surenchérit : "Que le marchand s'occupe de drap et se ravale au goût de sa servante". Tout est dit.

vendredi 14 juin 2019

SILENCE, please!

J'avais récemment (21/04/2019) consacré un blog à la conspiration du silence. Je la retrouve dans les pages inspirées que Arthur Symons écrivait en 1906 sur la pantomime. Il y parle de "a gracious, expressive silence", s'exclame avec bonheur : "To watch [pantomime] is like dreaming. How silently, in dreams, one gathers the unheard sounds of words from the lips that do but make pretence of saying them!" Belle réhabilitation de ce personnage de Pierrot, si malmené souvent, comme dans le dessin de Stop [Louis Morel-Retz, 1825-1899)], paru dans le Journal Amusant du 11 juillet 1891, où il cumule le soufflet sur la joue et le coup de pied au c... Car la pantomime est bien souvent l'ébauche d'un drame, "drama in outline". Et Symons de river le clou : "It is an error to believe that pantomime is merely a way of doing without words […]. Pantomime is thinking overheard. It begins and ends before words have formed themselves, in a deeper consciousness than that of speech". Ceux qui ont vu Jean-Louis Barrault dans Les Enfants du Paradis ne démentiront point Symons. 


  

mercredi 29 mai 2019

LA FEMME A LA TETE COUPEE

(fig.2)
A la fin du dix-neuvième siècle, et avant que Max Ernst ne joue à plaisir sur les mots, la femme sans tête est à la mode. Un obscur écrivain publie en 1910 un roman sous le titre La Femme à la tête coupée. Le fantasme  de la décollation s'exprime, côté masculin, par des milliers de Salomé(s) réclamant la tête de milliers de Jean-Baptiste(s); et, côté féminin, par le recours à la statuaire antique, dans une visée que l'on croirait misogyne, s'il ne s'y trouvait une femme pour la défendre! J'en proposerai deux exemples, l'un, emprunté à Armand Silvestre, l'Andoche Silvain de Léon Bloy, écrivain notoirement graveleux mais non dénué de talent, glorifiant la Vénus de Vienne (fig. 1); l'autre, à une poétesse au riche palmarès romanesque (Mortelle étreinte, Les Androgynes, Les Demi-Sexes, Les Sataniques, Les Frôleurs, Les Mousseuses, Le Sang), qui célèbre une autre Vénus également acéphale, la Vénus de Syracuse (fig. 2).

                                                    I
A nous, la femme sans tête est le véritable idéal. Tandis que la Vénus de Milo m'est insupportable avec son noble faciès d'académicien imberbe, la Vénus de Vienne  me ravit par la nudité discrète de son torse dont aucun chef ne compromet là sa somptueuse animalité. Laissons à l'homme le : je pense, donc je suis! La Femme n'a pas besoin de penser pour être. Tout le génie de madame de Staël pour la hanche d'Aspasie! […] Ô Femme, contente-toi d'être la plus admirable des bêtes! (Armand Silvestre)

                                                    II
                     Dans la mignonne ville, au sommet des îlots
                     Que trois bras d'onde amère étreignent avec grâce,
                     Elle dort, tout debout, forte, impudique, grasse,
                     Et le rêve fait chair en son corps est éclos. 

                     Sous le marbre laiteux, le sang en large flots,
                     Va courir pour créer une virile race;
                     On croit voir les baisers laisser leur chaude trace
                     Sur les seins soulevés par d'éperdus sanglots.

                     Belle, elle fait à tous son amoureuse offrande…
                     Elle n'a point de tête et n'en est que plus grande!
                     Elle ne souffre pas de sa divinité.

                     Et les femmes, toujours ardentes et charnelles,
                     Ne devraient posséder qu'un corps décapité
                     Avec des flancs puissants et de blanches mamelles!
                                                                     Jane de La Vaudère 


     
(fig.1)

lundi 20 mai 2019

LE CHARCUTIER D'ARISTOPHANE

Fustigeant, en 1906, dans une préface donnée à un recueil de vers, les mœurs de son temps, Laurent Tailhade y évoquait le charcutier d'Aristophane, lequel, disait-il, "règne sans conteste, applaudi même par les esprits fins", dans "une démocratie où les places, les honneurs, les succès, vont aux braillards de la place publique". Le manuscrit autographe de la préface montre une rature qui aggravait encore le propos : "règne sans conteste sur les lois". Depuis le Vè siècle avant J.-C., depuis le XXè siècle commençant, les choses ont-elles changé? Ecoutons le dialogue entre le charcutier et le premier serviteur dans la pièce Les Cavaliers :

- Veux-tu me dire comment moi, marchand de boudins, je puis devenir un jour ce qui s'appelle un personnage?
-  Mais c'est justement pour cela que tu vas le devenir; parce que tu n'es qu'un propre à rien. 
[…]
- Mais je ne vois pas comment je serai capable de gouverner le peuple.
-  Rien de plus bête. Ne cesse pas de faire ce que tu fais. Tu n'as qu'à tripatouiller les affaires, les boudiner toutes ensemble, et quant au peuple, pour te le concilier, il suffit que tu lui fasses une agréable petite cuisine de mots. 

Athènes au Vè siècle avant notre ère, Paris au XXIè, c'est tout un.

vendredi 10 mai 2019

LA COULEUR DU PARFUM

La Couleur du Parfum. Un livre vient de paraître sous ce titre aux Editions Complicités, qui devrait retenir l'attention. On est sensible à la structure subtile d'un roman en triptyque, dans lequel la psychologie des profondeurs prend la forme de l'apparition successive de trois figures féminines fantasmées, nommées Marguerite, Véra et Camille, construisant à elles trois une réplique de l'héroïne initiale, Louise, artiste peintre alliant couleurs et fragrances jusqu'à la découverte presque blasphématoire d'un anti-parfum. Le roman se construit ainsi sur fond de synesthésie ("Elle ne concevait pas le parfum indépendamment de la couleur", p. 198) et peut être aussi un Bildungsroman, la recherche d'une "autre inspiration" dans l'art de peindre (p. 202). Mais il y a dans ce livre saturé de parfums quelque chose de religieux et de presque biblique, tenant sans doute à l'encens et à la myrrhe des Rois Mages, au sanctuaire de Marguerite et à la conversion de Camille. Entre les deux, Véra est le retour (nécessaire) au profane et à une forme de scepticisme et même de cynisme, assurant l'équilibre entre deux saintetés. Des saintetés d'ailleurs nullement confites en dévotion, mais brillant d'une élévation dans la grande lignée des contemplatifs hors du temps : élévation particulière, synthèse de la théologie et de la parfumerie, où l'angelo musicante de la peinture baroque fait place in fine à un chérubin issu des senteurs florales. 

dimanche 21 avril 2019

LA CONSPIRATION DU SILENCE

En ces temps de verbalisme impénitent, où la complaisance et l'enflure se donnent libre cours, où le discours ne fait plus sens et l'on ne prête même plus l'oreille à la parole de l'Autre, tout occupé qu'on est de la sienne, il peut être bon de relire (?) les essais que produisit à cet égard le tournant du dix-neuvième au vingtième siècle : Richard Le Gallienne ("A Conspiracy of Silence", in Prose Fancies,1894), Maeterlinck ("Le Silence", in Le Trésor des Humbles, 1896), Léon Bloy ("La Parole est d'argent, le Silence est d'or", in Exégèse des lieux communs, 1902), Vernon Lee ("Against Talking" et "In Praise of Silence", in Hortus Vitae, 1904). Vernon Lee regrettait déjà le discrédit où était tombée la Pensée, alors que le grand coupable était le Discours. "Dès que les lèvres dorment, les âmes se réveillent", écrivait Maeterlinck. Lee y revient dans un autre essai, "[an] over-garrulous tribute to silence", affirmant que les mots ne sont pas toujours de bonne compagnie. Le Gallienne allait plus loin encore, en proposant la fondation d'une "Trappe séculière" à l'imitation des moines trappistes astreints au mutisme absolu, visant, dans une formule forte, à "balayer les immémoriales jacasseries du Discours" (the sweeping away of immemorial rookeries of talk). Le religieux est d'ailleurs souvent invoqué dans ce débat. Maeterlinck notait que "la parole est du temps, le silence de l'éternité", ajoutant : "Dès que nous parlons, quelque chose nous prévient que des portes divines se ferment quelque part". Léon Bloy, comme lui, reprend le lieu commun opposant le Silence d'or à la Parole d'argent, et donnant sans doute à ce conflit sa forme définitive, en ne craignant pas d'affirmer  : "la Parole semblera s'éteindre […] cependant qu'à l'autre extrémité du ciel apparaîtra la prodigieuse Face d'or de Celui qui se nomme lui-même, inscrutablement, le Silence!" Voilà qui, d'être rappelé, peut paraître salutaire, en ces temps de verbalisme impénitent. Comme est le message de Richard Le Gallienne :

Heureux moines de La Trappe! L'on a entendu le monde vous plaindre en son vain verbiage. Une heure de parole pour une année de silence! Céleste proportion! Et j'imagine que, lorsque cette heure est venue, elle paraît n'être qu'un vulgaire jouet dont vous avez oublié l'usage. Si j'étais Trappiste, j'utiliserais cette heure pour convertir les ouailles au silence et ne romprais le long mutisme de l'année que pour m'écrier : "Comme le silence est bon!"
Inaugurons donc une Trappe séculière, ourdissons une conspiration du silence, envoyons promener le monde. Et si nous devons parler, que ce soit en latin ou dans le volapük d'une musique chargée de sens; et que nul ne plaisante sinon en grec, - afin que tout le monde rie! Mais, mieux encore, laissons complètement tomber la parole et écoutons l'étoile du matin.       
  

mardi 16 avril 2019

HEUR ET MALHEUR DU TRADUCTEUR

Le traducteur est-il un homme heureux ? Il est permis d'en douter. Mal considéré, mal rémunéré, toujours passible d'une accusation de traîtrise envers le texte qu'il translate, en vertu du vieux dicton italien "traduttore / traditore", la gloire qu'il récolte ne lui appartient pas. La position peu confortable d'entre-deux, intermédiaire, truchement, personne interposée ou  personne entremise, cette malédiction du préfixe à laquelle il ne peut se soustraire, achèvent d'en faire un subalterne des lettres, ou, comme on dit au théâtre, une utilité, une doublure. Shelley le voyait, face aux textes à traduire, comme il se voyait lui-même avec modestie, "perpetually tempt[ed] to throw over their perfect and glowing forms the grey veil of [his] own words". Obsédé par la déperdition de l'original sous sa plume mercenaire, par ses beautés enfuies, ses heureux tours gommés, le traducteur ressemble à ce cuisinier fameux, suicidé pour le retard de la marée. 
Ces réflexions me sont venues en relisant le beau livre de Richard Le Gallienne, The Quest of the Golden Girl. Comment traduire ce titre, qui échappe à tous les efforts ? "Fille d'or", "Fille dorée", "Fille en or" sombrent lamentablement et ne sauraient convenir. "Fille aux yeux d'or" est un contresens et paraît singer Balzac. "La Quête de l'oiseau rare" trahit autrement le syntagme. Le Gallienne métaphorise l'or jusqu'à la fin du livre, subitement devenu grave à la mort d'Elisabeth, sur la tête de laquelle, avec les années, "l'auburn avait gagné et l'or avait perdu". "La Quête de la femme idéale" est commun et plat. "La Quête de la femme de ma vie" est pire encore, évoquant le roman de gare. La parodie n'est pas loin. En fait, elle existe dans la langue originale. En 1897, David Hodge publiait sa réplique, où le nom de Le Gallienne devenait de Lyrienne et le titre, changé en The Quest of the gilt-edged Girl. Voici la fille dorée sur tranche! Belle variation destructrice sur un beau titre qu'elle cherche à rendre dérisoire. On songe au baudrier de Porthos, "qui n'était à l'envers point d'or, mais en cuir vulgaire". Et c'est l'autre malédiction du traducteur que cette aporie de la traduction, butant éternellement sur un titre que l'on peut moquer mais non traduire...     


lundi 1 avril 2019

S'APPRIVOISER A LA MORT

Des trois livres choisis (*), sans idée préconçue, et que rien ne semblait devoir rapprocher, - Naissance de la clinique (Foucault), Halte à la mort des langues (Hagège) et La Raison d'être. Méditation sur l'Ecclésiaste (Ellul), - sinon une lecture également attentive de ma part, d'ailleurs à des époques différentes, une communauté de pensée a surgi, ou d'inspiration, peut-être reflétée dès les titres, qui disent le parcours, de la Vie à la Mort, de la Raison d'être à la Vanité, et de la naissance au néant. Même s'ils vont parfois en sens contraire, opposant le (relatif) optimisme de Hagège au pessimisme foncier du livre biblique ou à celui de la médecine, même si, parfois, ils disent le contraire, la synthèse vient de la fin dernière et de la présence obsessionnelle de la Mort comme négation de l'Histoire. Au chapitre VIII de Naissance de la clinique, significativement intitulé "Ouvrez quelques cadavres", Foucault écrivait : "La mort, c'est la grande analyste, qui montre les connexions en les dépliant, et fait éclater les merveilles de la genèse dans la rigueur de la décomposition" (éd. 1975, p. 147). Hagège évoque "cette aventure dangereuse, ce jeu follement téméraire des langues avec la mort" (p. 10). Et Qohéleth n'a que ce mot à la bouche, laissant Ellul citer "Le Voyage" de Baudelaire (p. 76). Les trois livres semblent parfois se répondre : à Claude Hagège écrivant que "ce sont les langues qui permettent l'Histoire, […] la mention qui redonne corps à la poussière" (p. 18), Ellul paraît répondre : "Nous n'avons donc à espérer aucune "leçon de l'Histoire". Il n'y a pas de "sens de l'Histoire", car pour établir ce sens, il faudrait des repères, sens du passé" (p. 83-84). L'enjeu est le néant, ici, "trompé", là, affirmé. Mais, ici et là, "la reconnaissance de la mort, le discernement de la mort en toute chose" (Ellul, p. 197). Dont acte. 

(*) pour obéir à un défi lancé sur Twitter, celui de produire sept couvertures de livres non romanesques à raison d'un chaque jour pendant huit jours. 

lundi 11 février 2019

A CRITICAL OVERSIGHT

William Godwin Jun. (March 28, 1803-September 9, 1832), who died from cholera aged 29, was William Godwin's only son. He left a curious, inspired, and promising novel with a queer title, The Orphans of Unwalden, or the Soul's Transfusion, posthumously published in 1835 (possibly under Mary Shelley's tuition) as a "three-decker" by Macrone, and reprinted in Paris on the same year, as part of Baudry's European Library. Quite a forgotten book indeed, which had never received its due, and even elicited an undeserved, derogatory comment from a Mary Shelley biographer ("no amount of editing  could disguise its mediocrity", Miranda Seymour, Mary Shelley, 2001, repr. 2018, p. 424). A perceptive study was recently published, fortunately rescuing the novel from oblivion, and rightfully stating that "it open[ed] us opportunities for significant further work on this writing family" (Beatrice Turner, "[We] had not the ties of blood to unite us", N.C.L. vol 71, No. 4, March 2017, p. 457-484). Hail! 

lundi 21 janvier 2019

LE BLUES DU "BLUE MONDAY"

L'alliance du lucre et de la (fausse) bienveillance donne par les temps qui courent d'étranges résultats. Pour mieux vendre, le mercantilisme invente un "Blue Monday". Est-ce pour célébrer la mort de Louis XVI? Point du tout. C'est pour combattre une dépression imaginaire que l'on va soigner, les marques commerciales l'assurent, par des emplettes redoublées mieux que par du Seroplex. Achetez, vous serez heureux. Faites grimper le chiffre d'affaires, vous serez heureux. Rien n'échappe à cette frénésie sur commande : renouvelez votre garde-robe, rajeunissez vos appareils électro-ménagers, souscrivez un voyage (en groupe, de préférence), vous serez heureux; moyennant finance, évidemment. Voici le vieux divertissement pascalien remis au goût du jour; mais le penseur était plus élégant : "On charge les hommes dès leur enfance, […] on les accable d'affaires […] et on leur fait entendre qu'une seule chose qui manque les rendrait malheureux". Mais Pascal ne pensait point aux "marques", aux Trade Marks. Il écrivait seulement : "Voilà, direz-vous, une étrange manière de les rendre heureux; que pourrait-on faire de mieux pour les rendre malheureux?" La réponse susciterait les hauts cris du monde mercantile : "Il ne faudrait que leur ôter tous ces soins".  


jeudi 8 novembre 2018

A FORGOTTEN SCHOLAR?

Burton Ralph POLLIN died in 2009. His considerable work on Edgar Allan Poe has somewhat thrown into shade his pioneering researches about William Godwin. His Ph.D. thesis was devoted to Education and Enlightenment in the Works of William Godwin (1962). Though not entirely flawless, the book drew attention upon the author of Political Justice at an early date. He unearthed and republished Godwin's second novel, Italian Letters, or the History of the Count de St. Julian (1965), rescued from oblivion "four substantial pamphlets which were widely and favourably reviewed at that period" [1783] (Four Early Pamphlets, facsimile reprint, 1965) and Godwin's Uncollected Writings (facsimile reprint, 1968), studied "characteristic onomastic patterns" in the fiction of William Godwin (Tijdschrift voor levende Talen, XXXVII, 1971). His 659-page synoptic bibliography Godwin Criticism (1967) remains a landmark in this field of study. At a time when nobody really cared for Mary Shelley, he published a paper on "Philosophical and Literary Sources of Frankenstein" (Comparative Literature, XVII, 1965), discussed Shelley's sonnet Ozymandias and its relation to Mary's petname "The Dormouse" (The Dalhousie Review, XLVII, 1967). Such achievement is well worth reviving nowadays.   

samedi 27 octobre 2018

CECI TUERA CELA

En ces temps où il semble de bon ton de prédire, prêcher, prôner la mort de la littérature (voir "Obituaire II", 16 avril 2017), il peut être salutaire de relire (?) les Histoires désobligeantes de Léon Bloy. Désobligeantes en effet, pour toutes les modes passagères de la bienpensance dont on se fait un évangile. Ainsi, l'épigraphe de l'histoire XXVI, "Le Cabinet de lecture", qui déclare sans peur : "La littérature est indispensable". Il n'est pas jusqu'à la tyrannie de l'ordinateur et la malédiction d'Internet qui ne semblent prophétisées dans une autre histoire, XVIII, "Le Téléphone de Calypso", dans laquelle s'ouvre une "parenthèse" destinée à décrire "une lumineuse machine" en passe de "destituer la main des hommes qui n'auront plus du tout besoin d'écrire". Ainsi se trouve "célébr[ée] la gloire d'une usine anglaise qui venait d'exterminer l'Ecriture". Il s'agit en effet d'une extermination, celle de la pensée et de la culture, noyées sous un verbalisme impénitent qui multiplie à plaisir les truismes consternants sous couvert de modernité. Celle de Baudelaire était décidément plus féconde, qui parlait de "dégager de la mode ce qu'elle peut contenir de poétique dans l'historique", "tirer l'éternel du transitoire".   

mardi 31 juillet 2018

"THINGS AS THEY ARE"

I was in a room a moment alone, and my attention was attracted by the pendule. A nymph was offering up her vows, before a smoking altar, to a fat-bottomed Cupid (saving your presence) who was kicking his heels in the air. Ah! kick on, thought I; for the demon of traffic will ever fright away the loves and graces that streak with the rosy beams of infant fancy the sombre day of life; whilst the imagination, not allowing us to see things as they are, enables us to catch a hasty draught of the runing stream of delight, the thirst for which seems to be given only to tantalise us.

J'étais seule un instant dans une pièce et mon attention fut appelée par la pendule. Une nymphe, devant un autel fumant, faisait hommage à un Cupidon à la croupe rebondie (sauf votre respect!), qui semblait se tourner les pouces. Tourne, tourne, pensai-je; car le démon du commerce effarouchera toujours les amours et les grâces qui illuminent des rayons incarnats de leur innocente fantaisie le sombre jour de l'existence; alors que l'imagination, qui ne nous permet pas de voir les choses telles qu'elles sont, nous rend capables de goûter un instant une gorgée de cette fontaine délicieuse, dont la soif ne nous semble être donnée que pour nous en frustrer. 

[Mary Wollstonecraft to Gilbert Imlay, August 17, 1794]    

dimanche 22 juillet 2018

MARY WOLLSTONECRAFT AND THE "DEMON OF TRAFFIC"

"I hate commerce" (01/01/1794)

"How I hate this crooked business! This intercourse with the world, which obliges one to see the worst side of human nature" (29/12/1794)

"Anything but commerce, which debases the mind, and roots out affection from the heart" (09/01/1795)

"Business so entirely occupies you, that you have not time, or sufficient command of thought, to write letters" (09/01/1795)

"You are so continually hurried with business" (10/02/1795)

"Often do I sigh, when I think of your entanglements in business" (14/06/1795)

"These continual inquietudes of business" (30/12/1794) 

[Excerpts from Mary Wollstonecraft's correspondence with Gilbert Imlay] 

dimanche 27 mai 2018

VIERGE FOLLE OU VIERGE SAGE?

"Chez 99% des hommes, il suffit d'un brin de folie pour rendre une femme piquante, euphémisme pour "désirable"; en dehors de ces fiévreux accès inopinés, bien peu cherchent le bonheur dans une passion nourrie dans leur cœur. Une des raisons, entre autres, qui me font souhaiter voir le sexe faible devenir plus sage, est que les folles, par leur douce folie, ne puissent dérober, à celles dont la sensibilité fait taire leur vanité, les rares roses qui leur procurent quelque consolation sur l'épineux chemin de la vie". 

Mary Wollstonecraft à Gilbert Imlay, septembre 1793

With ninety-nine men out of a hundred, a very sufficient dash of folly is necessary to render a woman piquante, a soft word for desirable; and, beyond these casual ebullitions of sympathy, few look for enjoyment by fostering a passion in their hearts. One reason, in short, why I wish my whole sex to become wiser, is, that the foolish ones may not, by their pretty folly, rob those whose sensibility keeps down their vanity, of the few roses that afford them some solace in the thorny road of life.    


mercredi 16 mai 2018

MALENTENDU

Tu t'aperçois que le chagrin a presque fait de moi une enfant, et que je veux être consolée. 
Sur un point, tu te trompes au sujet de ma nature, en imaginant voir de la froideur là où c'est tout le contraire. Car, lorsque je suis blessée par la personne qui m'est très chère, il me faut laisser s'épancher un torrent d'émotions où brille la tendresse, ou bien les étouffer radicalement. Et il me semble que c'est un devoir que de les étouffer, quand je m'imagine avoir été traitée avec froideur.  

[Mary Wollstonecraft à Gilbert Imlay, janvier 1794]

dimanche 13 mai 2018

DESILLUSION PRECOCE

Tu m'as laissée malade bien que tu n'aies rien remarqué; et le voyage le plus pénible que j'aie jamais fait a contribué à prolonger cet état. J'ai cependant recouvré la santé; mais un rhume mal soigné et une inquiétude continuelle ces deux derniers mois m'ont plongée dans une faiblesse jamais éprouvée auparavant. Ceux qui ignoraient quel ver rongeur était à l'oeuvre en moi m'ont mise en garde contre un allaitement trop long. Dieu protège cette pauvre enfant et la rende plus heureuse que sa mère!
Mais je m'égare; ma tête a le vertige, quand je pense que toute la confiance que j'avais dans l'affection des autres n'a abouti qu'à cela. Je ne m'attendais pas à ce coup de ta part. J'ai fait mon devoir envers toi et mon enfant; et si je n'ai pas en retour quelque affection pour me réconforter, j'ai la triste consolation de savoir que je méritais un meilleur sort. J'ai l'âme lasse, je suis profondément écoeurée; et, n'était cette petite chérie, je cesserais de prendre soin d'une vie aujourd'hui dénuée de tout attrait. 

[Mary Wollstonecraft à Gilbert Imlay, 9 février 1795]     

jeudi 10 mai 2018

LETTRE DE RUPTURE

Comme notre séparation définitive est l'événement de ma vie le plus marquant, je m'en vais t'admonester; et ne qualifie pas de rhétorique le langage de la vérité et du sentiment! 
Je connais la valeur de ton intellect et sais bien qu'il est impossible que tu confondes toujours les caprices d'un penchant irrationnel avec la fermeté des principes de conduite.
Tu me dis que je te tourmente. Et pourquoi? Parce que tu ne peux entièrement aliéner ton cœur du mien et sens que la justice est de mon côté. Tu assures que ta conduite n'avait rien d'équivoque. Mais si! Lorsque ta froideur m'a blessée, avec quelle tendresse t'es-tu efforcé d'effacer cette impression? même avant mon retour en Angleterre, tu t'es donné beaucoup de mal pour me convaincre que mon malaise était l'effet d'une constitution surmenée; et tu as achevé ta lettre sur ces mots : "Seules, les affaires m'ont retenu loin de toi. Aborde à n'importe quel port et je volerai pour accueillir mes deux chéries le cœur tout empli d'elles". 
En entendant ces assurances, est-il surprenant que j'aie cru à ce que je souhaitais? Je pouvais penser, et j'ai pensé en fait, que tu luttais contre de vieux démons; mais je restais persuadée que la vertu et moi-même aurions finalement le dessus. Et je pense toujours que tu avais une force d'âme qui te rendrait capable de surmonter tes faiblesses. 
Crois-moi, Imlay, ceci n'est pas du romanesque, tu m'as témoigné de tels sentiments. Tu pourrais me redonner vie et espérance, et le plaisir que tu en aurais te dédommagerait amplement.
En m'arrachant à toi, c'est mon propre cœur que je perce; le temps viendra où tu regretteras d'avoir rejeté un cœur que, même dans un moment de colère, tu ne peux mépriser. Je voudrais tout devoir à ta générosité, mais pour l'amour du ciel, ne me laisse pas dans l'incertitude! Que je te voie une dernière fois!

[Mary Wollstonecraft à Gilbert Imlay, décembre 1795]
  

mardi 8 mai 2018

LETTRE D'AMOUR

"Le souvenir fait à présent bondir mon cœur jusqu'à toi; mais ce n'est pas à ton visage d'homme d'affaires, bien que je ne puisse sérieusement prendre ombrage des efforts qui augmentent mon estime ou sont plutôt ce que j'aurais dû attendre de ta nature. Non : j'ai devant mes yeux ton honnête visage - tout à trac - que la tendresse adoucit; un peu, tout petit peu blessé par mes fantaisies; et tes yeux brillants de sympathie. Tes lèvres sont plus douces que seulement douces et j'appuie ma joue contre la tienne, oubliant le monde entier. Et je n'ai point négligé sur le tableau les couleurs de l'amour - l'éclat de la rose, que l'imagination a répandu sur mes propres joues, je gage, car je les sens brûler, tandis qu'une larme délicieuse tremble dans mes yeux, qui serait tout à toi si une émotion bienvenue à l'endroit du Père éternel, qui m'a faite née pour le bonheur, ne donnait plus de chaleur encore au sentiment partagé. Mais je dois faire une pause. 
Ai-je besoin de te dire que mon âme est en paix après avoir ainsi écrit? Je ne sais pourquoi, mais j'ai plus de foi en ton affection lorsque tu es absent, que présent; mais je pense que force t'est de m'aimer, car, permets-moi de le dire dans la sincérité de mon cœur, je crois mériter ta tendresse, parce que je suis loyale et possède un degré de sensibilité que tu peux voir et goûter."

[Mary Wollstonecraft à Gilbert Imlay, décembre 1793]          

samedi 5 mai 2018

POUR BERENICE

Le pharisaïsme et la suffisance de Paul Claudel étaient choses connues; mais on le pouvait penser homme de culture. Las! A lire ce qu'il trouve à dire sur la Bérénice de Racine, dans son journal intime du 12 février 1935, force est de déchanter. Les plus beaux vers de la langue française, "Dans un mois, dans un an" ou "Je crois toujours la voir pour la première fois", deviennent chez lui "un ronron élégant et grisgris". La tragédie de Racine n'est qu'"ennui écrasant" et "ce que je déteste le plus dans la littérature française". Et d'ajouter in fine : "C'est distingué et assommant". Il est pourtant permis de préférer Bérénice à Cinq grandes Odes ou à L'Annonce faite à Marie. Heureusement, un seul vers d'Aragon dans Cantique à Elsa suffit à remettre les choses au point :

              L'ombre de Bérénice est plus que Rome grande.

A méditer.  


samedi 2 décembre 2017

CURSUS HONORUM ET LES FINS DERNIERES

Je reprends la parole après un long silence, afin de célébrer deux sages que rien, ni la géographie, ni les points cardinaux, ni l'époque, ni l'idiome ne semblaient devoir rapprocher et qui tiennent un discours étonnamment semblable. Le premier est Yuan Hong Dao (XVIe siècle) dans sa Lettre à Gu Shaofu :
"Les désirs humains n'ont jamais de terme. Le candidat à l'entrée au collège ne se voit encore que dans la robe noire du bachelier; mais une fois admis au collège, il ne veut plus en rester là. Le licencié s'estimerait heureux dans la tenue sombre du lettré. Mais une fois docteur, il ne veut plus en rester là. S'il n'a pas encore de poste, il limite son ambition à cette première étape, mais le chemin est long à parcourir, il n'en voit pas la fin! S'il a obtenu un poste, son univers devient les résidences dans lesquelles il ne fait que passer, et sa course se poursuit jusqu'à la fin de ses jours. Pourtant, même si la vie se consume à briguer des honneurs, la mort nous ravale tous au même rang. Un enfant pourrait le comprendre".
Le second est Emil Cioran (XXe siècle) dans Ebauches de vertige :
"Plus on progresse en âge, plus on court après les honneurs. Peut-être même la vanité n'est-elle jamais plus active qu'aux approches de la tombe. On s'agrippe à des riens pour ne pas s'aviser de ce qu'ils recouvrent, on trompe le néant par quelque chose de plus nul encore".
Mais ces mots peuvent-ils se heurter aux étalages auto-complaisants que l'on peut lire à longueur de temps sur les "réseaux sociaux"?
Rien n'est moins sûr.