Adolphe Belot (1829-1890), auteur décrié, auteur à succès. Ou, auteur décrié parce que auteur à succès? Se réclamant pourtant discrètement de Balzac, le Balzac de La Fille aux yeux d'or, et marchant à sa suite dans des terres défendues. Lui-même l'a confessé et en a cherché la réhabilitation : dans un "court avant-propos" en tête d'un de ses livres les moins connus, Les Fugitives de Vienne (1883). A la pensée, dit-il à son lecteur, de "connaître tous les vices étrangers", "votre tête se grise, votre imagination tressaute, et vous voyez apparaître déjà une Femme de feu cosmopolite, une Mademoiselle Giraud internationale, La Bouche de Madame X... elle-même, une bouche toute française, devient une bouche universelle". Rappel habile de trois romans, de ceux que Henry Céard nommera plus tard "Les Mauvais Livres", mais les plus grands succès d'Adolphe Belot, nommés pour être apparemment désavoués par leur auteur, avec un apparent regret devant "la faveur exagérée" dont ils ont été l'objet. Soixante mille exemplaires pour Mademoiselle Giraud, à peine moins pour Diane Bérard, la Femme de feu, et pour Madame X..., qui n'a même plus de nom, autant d'héroïnes inavouables. Mais, de son propre aveu, Adolphe Belot était capable de faire autre chose, "vingt autres livres seulement passionnels, exempts de toute sensualité". Vingt autres? Cinquante, plutôt. Mais il revient, en 1888, à Mademoiselle Giraud qui a fait sa gloire, avec Mademoiselle Louise Bauquet, sous le pseudonyme explosif de Mélinite, titre du nouveau roman, et le sujet interdit : "Pourquoi une femme n'en aimerait-elle pas une autre, d'amour?" (p. 281); "quelques livres seulement feuilletés, rejetés aussitôt : une femme pouvait aimer, d'amour, une autre femme" (p. 285). Discret rappel, indiscrète publicité pour un roman paru dix-huit ans plus tôt, en faisant le bruit que l'on sait.
vendredi 29 octobre 2021
lundi 28 juin 2021
UN CARACTÈRE
Léonard est une personne, j'allais écrire : un personnage, avec lequel il faut compter. La nourriture n'est rien pour lui. Ce qui lui importe, c'est d'être compris. Il s'y emploie, grâce à un langage riche de modulations diverses, proche du langage articulé, parfois demi-gémissement à peine perceptible, unique ou répété suivant les cas, jusqu'à une sorte de feulement rauque exprimant son contentement presque voluptueux à recevoir une caresse. Tous les objets qui l'entourent deviennent alors caressants : le lit, la table, la chaise semblent participer à son plaisir. Il a en tout des préférences, une mémoire, des habitudes qui lui sont propres. Bien campé sur ses deux pattes antérieures, se trouvant tour à tour mélancolique ou vaguement méprisant, tendre ou condescendant, et sachant pour tout la valeur du temps : celui de la proximité ou de l'indépendance, qu'il ne faut contrarier ni l'une ni l'autre.
Léonard et moi avons d'anciennes accointances. S'en souvient-il? Né depuis peu, à peine de la largeur d'une main, il plantait ses petites griffes dans ma jambe de pantalon et se hissait sur mes genoux, où il restait lové de longs moments.
jeudi 8 avril 2021
LES CHEVEUX ET LES YEUX
Les lecteurs du Paradis Perdu savent que les cheveux et les yeux de Milton se sont prêtés à la poésie. Belle façon de survivre dans son corps comme dans son oeuvre! En 1818, John Keats écrit "On seeing a lock of Milton's Hair"; la même année, son ami Leigh Hunt offre un sonnet "To Robert Batty, M.D., on His Giving Me a Lock of Milton's Hair" (il en écrira un autre sur le même thème en 1833) :
There seems a love in hair, though it be dead.
It is the gentlest, yet the stronger thread
Of our frail plant.
Mais le visage sans regard de Milton apparaît aussi dans le célèbre sonnet de l'auteur lui-même (1652) :
When I consider how my light is spent,
Ere half my days, in this dark world and wide
et à Cyriack Skinner en 1655 :
these eyes
Bereft of light, their seeing have forgot;
Nor to their idle orbs doth sight appear
Of sun, or moon, or stars.
On sait moins que, plus de trois siècles après, un autre poète, Stephen Phillips, est revenu sur ce thème dans un beau poème, "Milton, - Blind" (Poems, 1908) :
He who said suddenly, "Let there be light!"
To thee the dark deliberately gave
dans une belle célébration de la cécité commuée en lumière intérieure.
dimanche 4 avril 2021
A DISREGARDED NOVELIST
The revered, law-making Concise Cambridge History of English Literature (1941; often reprinted) speaks in a somewhat disparaging manner of George Moore's two major novels (which, in fact, in the author's mind, were but one), Evelyn Innes (1898) and Sister Teresa (1901) : "as a novel, Evelyn Innes (with its continuation) does not rank very high - there is some return to the flashy manner" (p. 953). This seems unfair. In spite of some occasional clumsiness in the writing, perhaps, these two novels, dealing with the career of an opera-singer who finally converts herself and becomes a nun, raise momentous questions about religion, faith, the sense of sin and the knotty point of sex interfering with art in woman's nature. The scene in Sister Teresa when Evelyn, now Sister Teresa, tempts two nuns by singing Wagner's music (from Lohengrin and Tristan und Isolde) is significant in this respect (ch. XXXIII) : "she began to feel she was possessed by the devil".
samedi 13 mars 2021
LA MORT DU LIVRE
Les librairies disparaissent : Boulinier, Gibert Jeune, les PUF, Le Pont Traversé, Picart, Librairie Mazarine, et combien d'autres, à Paris et en province, Broglie à Strasbourg, Chapitre Privat et Castéla à Toulouse... L'endroit où on lit remplacé par l'endroit où l'on mange : un sinistre signe des temps. Le livre disparaît, devient virtuel, fictif, e-book. La lecture disparaît, remplacée par l'image, le jeu électronique, la télévision. Ce fléau s'étend, mais était depuis longtemps prévisible et décrit. Deux des utopies les plus sombres de la fin du dix-neuvième siècle le signalaient déjà en termes identiques. En 1889, Jehan Soudan écrit dans "Prophéties électriques" : "Vous n'aurez pas la peine de lire. C'était bon de votre temps! Nous avons changé cela. Deux petits instruments, combinés, l'ophtalmolographe et le mnémotype vous transcriront en cinq minutes dans le cerveau, par les yeux, le contenu de tous les livres, à votre choix" (Histoires américaines). En 1898, Paul Adam dit à son tour : "Ce peuple-ci n'a plus à prendre la peine de lire. On enferme dans une sorte de piano mécanique, des albums échancrés de trous divers qui s'emboîtent sur les pointes d'engrenage de grosseur correspondant à la capacité et au dessin du trou. Plus forte que la voix normale, une voix [...] déclame une chronique ou un conte" (Lettres de Malaisie). Un monde sans livres se profile. Des bibliothèques vides!
lundi 18 janvier 2021
CAPRICCIO
Qu'es-tu donc pour moi, mon chéri?
Je te le dis sans malice :
Tout passe, tout lasse, casse.
Donc pourquoi pas ce caprice?
Dommage, ne s'être rencontrés
Quand je menais avec brio
Le dog-cart du comte blond
(mon amant de la Réserve).
Ou quand l'invincible ténor
En cabinet particulier
Savait me bercer dans ses bras
En m'appelant son cher bébé!
Ou quand son Excellence, Altesse,
(Ah! Que Vénus le protège
Et le maintienne en ses ruines!)
Etait à genoux devant moi.
Que je t'ai jadis possédé
Dans ta minceur liliale,
Pierrot, je l'ai oublié
Comme maladie d'enfant!
Cela s'en fut, hâte moderne,
Je t'ai aimé.- C'est fini!
Tu n'étais sur mes tablettes
Que le numéro cent-deux!
Confession de carnaval!
Pardieu! Que je suis contente
D'avoir ainsi pris le large.
Et maintenant - - adieu, Pierrot!
Marie-Madeleine (Baronin von Puttkamer), Auf Kypros (1909)
copyright Jean de Palacio
dimanche 27 septembre 2020
UN HOMME LIBRE
Ce titre, appliqué par l'écrivain Lucien Descaves à Elisée Reclus, pourrait s'appliquer à lui-même. En 1941, alors âgé de quatre-vingt ans, Descaves rédige avec une fermeté quelque peu provocatrice, date et signe, une déclaration qui semble à mi-chemin entre la profession de foi et l'affirmation testamentaire.
IL écrit notamment :
"Je n'ai jamais émargé à aucun budget, administré aucune société ni reçu un sou de l'Etat à quelque titre que ce soit.
"J'ai consenti, nommé par Clemenceau, à être membre du conseil de surveillance de l'Assistance Publique, parce que cette fonction, exercée par moi depuis trente ans, est entièrement gratuite.
"Je ne dois rien à personne et tout à la mise en pratique du conseil latin : nulla dies sine linea.
"Je ne suis pas riche, mais le peu que je possède n'est ni fruit d'aucune bassesse ni d'aucun déshonneur.
"J'ai su me faire une boutonnière que n'a jamais fait rougir une promotion dans la légion d'honneur".
Sans commentaire.
mardi 28 juillet 2020
PHILHELLENISM OR TRADE? THE CASE OF WILLIAM GODWIN
mercredi 1 juillet 2020
BIBLIOMANIE
jeudi 18 juin 2020
UN MYTHE INNOMMABLE?
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| Gauche : Sarah Bernhardt à 21 ans, photo Félix Nadar Droite : Sarah Bernhardt dans le rôle de Médée (de Catulle Mendès), 1898 |
![]() |
| Lettre de Catulle Mendès à Sarah Bernhardt |
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| Poème de Catulle Mendès dédié à Sarah Bernhardt |
vendredi 5 juin 2020
MELOMANIE
*On pardonnera à l'auteur cet anachronisme : si Anne de Gonzague, morte en 1684, a pu écouter Vitali, elle n'aurait pu entendre le deuxième livre de clavecin de Lebègue, paru trois ans après sa mort (1687).
mardi 19 mai 2020
"JE PARLE ET JE SUIS MORT"
- La Réception du Latin du XIXe siècle à nos jours, Presses de l'Université d'Angers, 1996, p. 269-277.
- Silences fin-de-siècle, Presses de l'Université Paris-Sorbonne, 2008, p. 113-129.
- Frédéric Plessis Poète et Romancier, Presses de l'Université de Rennes, 2014, p. 51-67.
lundi 4 mai 2020
VIEUX MONDE BRISE
mardi 21 avril 2020
DAMNATION DE VOLTAIRE
samedi 4 avril 2020
L'IMPOSSIBILITE D'ETRE HEUREUX
"Était-il donc malheureux? Il s'était souvent trompé, les hommes l'avaient dupé, et il ne trouvait de satisfaction ni dans l'art, ni dans la science. Cela le chagrinait souvent, et lorsque le chagrin était trop grand, il était jusqu'alors tout simplement reparti en voyage. Le bruit avait couru un temps dans la ville, que la belle scélérate avait peut-être été incarcérée et qu'aucun spiritiste ne pouvait plus s'y montrer, mais lui, il est tout simplement parti, il a voyagé jusque chez son frère, qui ne posait jamais de question, et à qui du reste tout cela était égal. Il est reparti en voyage et a laissé encore une fois quelque chose derrière lui! Et il ne lui reste que le souvenir de deux grands yeux d'enfant, profonds, inquisiteurs. Cette fois, ils étaient gris, la couleur changeait; mais, pour finir, rien d'autre ne lui était resté que le souvenir d'une paire d'yeux.
samedi 28 mars 2020
UNE REHABILITATION ?
mercredi 25 mars 2020
LES BOUCHES INUTILES
dimanche 23 février 2020
NECROLOGIES INTERESSEES
mercredi 5 février 2020
TUER EN MUSIQUE?
samedi 18 janvier 2020
MARY WOLLSTONECRAFT : "PHILOSOPHISING SERPENT" OU "PIONEER OF MODERN WOMANHOOD"?
vendredi 6 décembre 2019
MORT DE LA LIBRAIRIE
dimanche 6 octobre 2019
LE MEURTRIER ET LA LUNE 2/2
© Jean de Palacio
samedi 5 octobre 2019
LE MEURTRIER ET LA LUNE
(William Godwin, 1805)
Il était une fois un méchant jeune homme qui n'avait plus ni père ni mère. Ceux-ci avaient eu des malheurs, avaient perdu tous leurs biens, pour mourir à la fin de déception et de chagrin. Ces calamités avaient moins atteint le jeune homme, car il avait un oncle fort riche qui l'avait accueilli chez lui et l'avait traité comme son enfant. L'oncle lui-même n'avait pas d'enfant.
















