mardi 5 avril 2016

DOUBLE FACE

Pour rompre, au moins provisoirement, avec les travers de ce temps, je proposerai aujourd'hui un texte d'une tout autre nature.
                                Chapitre XVIII
                                                                31 décembre
De fréquentes séances de travail avaient réuni Claire Destrelles et Fénestène dans la maison de la Rue Basse. Jusqu’ici, par une habile mise en scène, Claire avait pris garde de ne lui offrir que le côté droit du visage, en se maintenant de profil et en disposant la source de lumière entre elle et lui, chacun assis de part et d’autre du carcel. Demeuré à distance, Fénestène avait obéi sans chercher à percer le secret de la manœuvre, se contentant de ce profil vaguement estompé par le halo de la lampe à huile, comprenant que la lumière trop crue de l’électricité pût lui être désagréable. Ce soir-là, Claire et lui s’installèrent comme à l’accoutumée. Sans parler, la jeune femme défit calmement le voile gris qui lui enserrait la tête. Pour la première fois, elle tourna le visage, dans une rotation de quatre-vingt-dix degrés, de sorte que la lumière en éclairât, par le côté, le versant gauche, face à Fénestène. Celui-ci eut peine à retenir un cri. Le côté droit était parfait ; le gauche était terre brûlée, portait les stigmates de l’incendie, n’existait plus. Ce qui restait de la joue, plissé, rougeâtre et tuméfié, était un miocène, un bouleversement sismique, un cataclysme géologique. Elle s’incurvait en une concavité boursouflée, semblable au cratère d’un volcan, perdant les repères de l’œil et de la bouche. L’œil, sous la paupière fermée ou le bourrelet qui en tenait lieu, avait disparu, égarant son globe, sans iris ni pupille. Le nez, calciné, la ligne de la lèvre, qui n’était qu’un vestige, ne balisaient plus le bas du visage. Une vaste meurtrissure rugueuse, tirant sur le violet ou le lie-de-vin, dévalait le long du cou jusqu’outre le col de la robe. En haut, le front semblait livré au coutre d’une monstrueuse charrue. Par un orgueil insensé, la jeune femme n’avait pas voulu qu’on refît le visage, dont elle gardait comme un obscur trésor les deux versants hostiles. Tous deux regardaient Fénestène, l’œil qui voyait et celui qui ne voyait point, et semblaient dire :

- Je suis ainsi ; c’est ainsi qu’il me faut prendre.

vendredi 1 avril 2016

SCIES MUSICALES

Il existerait à l'heure actuelle plus de mille versions enregistrées des Quatre Saisons d'Antonio Vivaldi. Un chef l'aurait donnée mille quatre cent quatre-vingt fois en concert! A-t-on jamais vu un arbre cacher aussi bien la forêt? Certes, il n'est pas question ici de nier la beauté de ces (trop) célèbres concertos pour violon; mais de déplorer l'abandon et l'oubli de tant d'autres merveilleuses musiques, dont parfois un seul enregistrement, souvent introuvable, existe, et qu'aucun programme de concert ne prend jamais à son actif. En veut-on quelques exemples? Il aura fallu attendre 2014 pour bénéficier d'un seul et unique enregistrement des sonates pour violon de Giovanni Battista Somis, cet élève de Corelli, dont l'écoute est un enchantement. On n'entend jamais, au grand jamais, en concert, les belles Inventions de Francesco Antonio Bonporti, dont la seconde notamment, en si mineur, tonalité que Marc-Antoine Charpentier qualifiait de "solitaire et mélancolique", est une autre merveille. Merci à la violoniste Hélène Schmitt d'avoir révélé Giovanni Stefano Carbonelli, dont les Variations se vi piace  (et il nous plaît, assurément) ne peuvent laisser indifférent nul mélomane, et proposé une version inoubliable de la chaconne de Schmelzer, qui fut en son temps (qui s'en souvient?) le plus grand violoniste d'Europe. Si l'on commence à reconnaître le génie inventif d' Heinrich Ignaz Franz (von) Biber et de ses Rosenkranz Sonaten, les voit-on jamais figurer à l'affiche? Et le silence est toujours aussi épais autour de ses autres compositions, le Fidicinium sacro profanum, les Sonatae tam aris quam aulis servientes ou l'Harmonia artificioso-ariosa qui restent confinées à des écoutes confidentielles et que le regretté Nicolaus Harnoncourt tentait pourtant, dès 1969, d'ouvrir à une plus large diffusion. Mais l'on s'entête à jouer et rejouer partout et toujours le Canon de Pachelbel et l'Adagio d'Albinoni, lequel est, comme on sait pourtant, un faux... mais utilisé vingt-sept fois au cinéma comme musique de film! C'est tout dire.

lundi 28 mars 2016

FRONTIERES (SUITE ET FIN)

Comme pour confirmer mon précédent article, d'autres frontières surgissent à l'horizon : la scie est plus égoïne que jamais! Deux colloques (ah! Jacques Le Goff et la "colloquite"!) en proposent un assortiment complet. L'un, consacré à "érotisme et frontière", met de "nouvelles frontières à la carte du Tendre" (mais rien à voir, rassurons-nous, avec la célèbre Association de tourisme démocratique). Et puis, des frontières en veux-tu, en voilà : "frontières de la langue et auctorialité", "frontières éditoriales", "frontière des genres" (gender, quand tu nous tiens!), surréalisme qui est, bien sûr, "aux frontières de l'érotisme", et l'on apprend même, incidemment, que "la nudité est frontière". Mais que n'est-elle pas?! Il y a même une "frontière de l'enfance". Sait-on encore ce qu'elle cerne? C'est qu'ailleurs, on se situe "aux frontières de l'humain", entendons, l'inhumain et le monstrueux. Jadis, pour parler de Frankenstein et de son monstre, on n'avait pas besoin de frontières. Mais aujourd'hui, en pointillé, en filigrane, elle s'insinue partout, parasite la discussion, l'affuble, enfin, d'un vocable à la mode.     

jeudi 24 mars 2016

UNE SCIE NOUVELLE : LA FRONTIERE

     En 1935, Jacques Maritain publiait un livre intitulé  Frontières de la Poésie, largement issu d'une rencontre avec Max Jacob. Ouvrage dense et profond, constamment sous-tendu par une pensée exigeante, que l'auteur refusait de voir assimilé à de la "critique littéraire", récusant cette "sophistique de l'art", sous laquelle on pouvait grouper "toutes les contrefaçons de beauté qui font mentir l'oeuvre chaque fois que l'artiste se préfère soi-même à celle-ci".
     Las! la frontière a fait long feu. Elle réapparaît aujourd'hui dans un tout autre contexte, celui tracé par ceux qu'Adolphe Retté appelait en 1907 "semeurs de paroles contradictoires" dans "les Sorbonnes et les Museums": une de ces notions floues qui ne véhiculent aucun sens véritable et cherchent seulement à cacher sous les mots l'indigence de la pensée. On scrute "l'existence et la nécessité cognitive, conceptuelle et politique des frontières de la fiction"; on ne se propose rien moins que de "repenser les frontières de la fiction". Pour cela, on a évidemment besoin de "la métalepse, cette figure qui confirme la frontière entre les deux mondes en feignant de la franchir". On prendra garde aux "limites anthropologiques d'une culture de la fictionnalité", sans oublier "l'hétérogénéité ontologique des fictions", la "corporéité romancienne" et "l'intégration du paradoxe métaleptique". En sautant de la "mouvance cognitiviste" à la "mouvance panfictionnaliste", on se trouvera, pour comble, "A la frontière de la frontière". Ah! qu'en termes galants...  Ailleurs, dans un autre ouvrage publié par le même éditeur jadis important, on apprend tout sur les "clivages qui aident [l'être occidental] à conforter ses fantasmes territoriaux" et permettent au "globe de se transformer [...] en pelotes de lignes et de frontières étanches". L'idéal étant ici "une pensée fluide à portée planétaire". 
     A parcourir ce fatras, on se prend à souhaiter un plaisir sans limites, - emporté par mon sujet, j'allais écrire "sans frontière", - celui de relire Stendhal, Balzac ou Zola, dégagés de toute "mouvance" et de tout appareil, désencombrés de tout souci "ontologique" (autre scie, qui revient non moins de six fois dans les présentations et tables).       

samedi 19 mars 2016

MARGARITAS ANTE PORCOS

    Au chapitre de la menace qui pèse sur le livre, il faudrait rappeler le triste sort de la Bibliothèque nationale du Cambodge à Phnom Penh, objet de la vindicte des Khmers rouges en 1975. Construit sous le protectorat français en 1924, cet édifice renfermait des milliers de manuscrits, de textes et de livres anciens. Toute la mémoire écrite du pays. Face à un pouvoir obsédé par la traque des intellectuels, le directeur de la Bibliothèque et ses quarante employés n'ont dû leur survie qu'à la fuite, abandonnant les lieux à une armée de cuisiniers chinois venus prêter main-forte aux Khmers rouges. Les collections n'ont pas été détruites ou déplacées. Mais les livres ont été piétinés par les porcs qui déambulaient dans la bibliothèque et ont moisi dans les effluves de cuisine. Aujourd'hui, ce sont les insectes (dont une terrible invasion de "poissons d'argent", lepisma saccharinum)  qui menacent les tonnes de papier. Il semble à l'heure actuelle que l'ancien directeur et sa fille consacrent leur vie, avec des moyens de fortune, et pour un salaire de quinze dollars par mois, à la réhabilitation de cette bibliothèque. 
    Jamais l'image usée des perles aux pourceaux n'aura été plus actuelle. Mais s'agit-il seulement de bibliothèques lointaines? On pourrait évoquer, pour reprendre un titre barrésien, la grande pitié des bibliothèques de France, où les crédits d'achat sont constamment revus à la baisse, où les abonnements aux périodiques sont graduellement supprimés, où l'on ferme les loges destinées à la consultation des microformes faute de personnel... Telle municipalité décrète que les subventions accordées à la "culture" sont trop élevées et invite l'archiviste à partir! Les porcs ne sont pas toujours dans la soue.

mardi 15 mars 2016

NECROPOLIS

      Il m'est arrivé de mettre en fiction l'effacement, le délitement et la déliquescence. Sans doute ai-je été durablement marqué par la réflexion de la fin du XIXe siècle sur ces thèmes. A moins que, envisageant la question sous un autre angle, je n'aie été attiré par la « Décadence », précisément parce que je retrouvais dans cette littérature des obsessions qui m'étaient propres. La vanité en est une. Or, elle affecte aussi le livre. Et le Livre qui l'évoque ne fait pas exception...
     Dans l’étrange ville où échoue Médéric, le héros d'un roman de Guy Valvor, dans laquelle chacun connaît à l’avance le jour de sa mort et vit entouré de signes funéraires, la méditation sur l’Ecclésiaste vient naturellement. « A l’analyse de notre esprit illuminé par la Sagesse, tout ce qui tombe sous nos sens, tour à tour se décompose, se dissout, s’évanouit »[1]. Au cours de la visite de la Nécropole, Lermia confirme les paroles du docteur Ambrosius : « Vanité et poussière !… Où est l’homme dans tout cela ?… Des cendres et des os, cadavres, corps sans âme !… Poussière !… Vanité !… » Mais le corps n’est pas seul en cause. Ce qu’évoque l’agencement de cette catacombe, c’est une bibliothèque : « c’était au loin, à perte de vue, dans la crypte, comme un double remblai de détritus blanchâtres, entassements pêle-mêle, ou rangées d’ossements superposés contre la muraille, casés et classés par catégories comme des alignements de livres dans les bibliothèques… »
    Plus rien ne distingue désormais l’ossuaire de la librairie, et surtout pas la couleur blanche, à la fois celle du détritus et du papier, comme celui du roman de l’écrivain Luc Deraines ironiquement intitulé Le Triomphe, dans un conte de Camille Mauclair : « ce paquet de papier demeurait lourd et immobile comme un cénotaphe blanc rayé d’inscriptions funéraires »[2]. La comparaison, ici et là, crypte ou cénotaphe, est d’importance. Ranger ne suffit plus. Il faut encore affronter les signes visibles de la décomposition, le risque que ne cesse de courir le livre. La fiction du manuscrit retrouvé, dans le roman antiquisant fin-de-siècle, sert admirablement ce propos. Ce ne sont que manuscrits endommagés, altérés, lacunaires, à demi détruits. Le papyrus pompéien, dans une nouvelle de Gustave Toudouze, n’échappe pas à la règle : « Une singulière appréhension m’empêcha de le dérouler avant de me trouver chez moi : je craignais de le voir tomber en poussière comme les papyrus d’Herculanum […] »[3].  C’est que, dénonçant sa vocation de principe, la bibliothèque n’est plus un lieu de conservation, mais plutôt de destruction. Dans la bibliothèque du marquis de Pimodan, appelée « Palais de la Mort », on voit sur les tables « De vastes encriers en des crânes blanchis », et au plafond « Des lampes de sépulcre à la clarté fumeuse », tandis que « les livres, en bas, sont mangés par les vers » et « gisent sur le bois vermoulu des tablettes »[4]. Mais c’est d’abord la Bibliothèque Nationale, tour à tour « basilique », « entrepôt » et cimetière, qui symbolise clairement le néant des connaissances humaines. Appelée par dérision « Notre-Dame du Document », n’abritant que les « poussiéreuses confidences des époques défuntes », même si l’immense salle de lecture apparaît, au journaliste de L’Echo plaintif, comme un « autel » au pied duquel on vient s’agenouiller, elle dissimule mal son caractère mortuaire : « Sur les innombrables rayons de l'énorme ruche dorment, rangés comme des urnes funéraires dans un columbarium, des rouleaux, des cartons et des volumes de tous formats et de toutes couleurs. »[5].
      Le livre était depuis longtemps un des objets de prédilection du genre pictural des Vanités. Mais le travail de vers et la poussière affectent le texte autant que le papier ou le cuir des reliures, le contenu comme le contenant. Deux pages de la nouvelle de Toudouze semblent se déliter, contiennent treize lignes de points de suspension, une poussière de ponctuation. Et le chapitre VII de Guy Valvor, celui-là même qui renferme une méditation sur l’apparence, semble mangé aux vers avec vingt-six lignes de points de suspension...
      La charogne est celle du langage autant que celle des chairs.




[1] Guy Valvor, Lermia  (Paris, Savine, 1896), p. 187.
[2] Camille Mauclair, Les Clefs d’Or (Paris, Ollendorff, 1897), « La Mauvaise Heure », p. 199.
[3] Gustave Toudouze, La Coupe d’Hercule (Paris, Dentu, 1878), p. 141.
[4] Marquis de Pimodan, Poèmes choisis (Paris, Messein, 1926), p. 250-252. Initialement publié en 1911.
[5] Henri Austruy, L’Eupantophone,  p. 64-65.

vendredi 11 mars 2016

LA MORT DES LANGUES

Dans le syndrome d'abandon et de perte qui semble caractériser l'époque présente, les lésions du langage reviennent fréquemment dans les préoccupations d'un petit nombre. Il ne s'agit cette fois pas seulement de jargon, mais d'un phénomène plus vaste que l'on pourrait nommer la mort des langues. A cinq ans d'intervalle, deux ouvrages importants, au titre évocateur, ont soulevé ce problème : de Claude Hagège, Halte à la mort des langues (2000); et de Daniel Heller-Roazen, Echolalias : On the Forgetting of Language (2005; traduction française 2007). Bien que fort différents de méthode et de portée, les deux livres affichent le même dessein : "faire tout ce qui est possible pour empêcher que les cultures humaines ne sombrent dans l'oubli" (Hagège, 9). Mais qui, en ces temps obnubilés par le lucre et le profit, se soucie encore des cultures?
En dépit de son titre impératif et de sa formulation dramatique (Hagège parle d'un "phénomène effrayant" et même de "cataclysme"), le premier ouvrage laisse néanmoins une porte ouverte à la résurrection. Plus froidement, Heller-Roazen se penche sur une philologie qui "s'enquiert exclusivement de formes de langage non attestées, et en vertu desquelles la discipline trouve sa singulière vocation à être la science d'une langue toujours déjà oubliée" (Heller-Roazen, 106). Une analyse brillante de la fable de Io changée en génisse dans les Métamorphoses d'Ovide l'amène ainsi à écrire : "La parole ne subsisterait que dans les métamorphoses et tous les mots ne seraient que des lettres tracées dans le sable par le sabot de la nymphe qui n'est plus" (Heller-Roazen, 127). Belle parabole, qui évoque l'épitaphe élue par Keats pour sa tombe : "Here lies one whose name was writ in water", rejoignant la tentative désespérée du poète à qui il reviendrait, selon Heller-Roazen, de "donner une forme à l'absence de son" (Heller-Roazen, 34). Mais qui, en ces temps obnubilés par le lucre et le profit, se soucie encore de poésie?
Il me souvient avoir lu, il y a quelques années, dans un hebdomadaire, un singulier faire-part de deuil, moins celui d'une personne que celui d'une langue : "La langue eyak n'est plus de ce monde", disparue avec sa dernière locutrice. Une vieille femme, dernière dépositrice d'un trésor qui allait se perdre, vivant dans l'angoisse, non de sa propre mort imminente, mais de la mort de sa langue, et à laquelle personne ne fermerait les yeux, mais dont la bouche allait se clore. Quel dernier mot prononcerait-elle sur son lit de mort, qui serait en même temps le dernier mot de la langue? Comme les feuillets d'un dictionnaire dispersés au vent du Nord, flottant sur la banquise, lavés par l'eau glacée, devenus illisibles...  
   

lundi 7 mars 2016

VANITES

A*** pénétra dans le cimetière par la porte douze, et se trouva dans la forêt. L'allée s'étendait devant lui, rectiligne, coupée à angle droit par d'autres allées formant ensemble un immense damier de végétation épaisse. Il se sentait à l'aise dans ce lieu étonnant, qui respirait moins la mort qu'une sorte d'esthétisme funéraire, baroque, involontaire, frôlant le kitsch, attisant en même temps ce sentiment, si fréquent à Vienne, de la Vergänglichkeit déjà éprouvé au musée. Les tombes se pressaient comme des spectateurs au bord d'une route. C'était une forêt de tombes dans une forêt d'arbres, indistinctement mêlés, tombes serrées, compactes, denses, mais rangées, comme à la parade, interminables, dans un élan de suffisance et de forfanterie, d'inconnus et de célèbres, rivalisant de pompe, de faste, de marbre et de pierre, d'accessoires, statues, bustes, photographies, couronnes, pleureuses, gnomes, instruments de musique, médaillons, inscriptions, rappels naïfs de hauts faits militaires ou mercantiles, scientifiques, culturels, bourgeois, invariablement terminés par "Bürger der Stadt Wien". Il longeait la tombe d'Eduard Waschmann, Maschinenfabrikant, Hausbesitzer und Bürger von Wien, 1846-1904; de Franz Vogler, Hauseigenthumer, Besitzer der grossen Gold Salvador medaille, Bürger von Wien, 1842-1908; du Stadtrat Meissel, statufié, entouré de deux sphinges accroupies et d'une pleureuse; de Carl Freiherr von Hasenaver, 1833-1891, qui avait fait édifier son mausolée par l'architecte Otto Hofer et le sculpteur J. Benk, représenté en buste, accompagné d'une grande statue de femme; et, pour couronner le tout, de Johann Heinrich Steudel, Bürger und Realitätenbesitzer (admirable mot!), gewesen Reichsrath und Landtagabgeordneter, Bezirkvorsteher, Gemeinderath und Bürgermeisterstellvertreter der Stadt Wien, 1825-1891, auquel titres et fonctions semblaient conférer par leur longueur une pérennité illusoire. A*** songeait en marchant à la phrase de Hermann Bahr : "Nul ne peut comprendre l'Autriche, qui n'a saisi d'abord le sens de notre bureaucratie". Et des inconnus par milliers, Geissler, Kubritius, Hörst, Latzelberger, Mauermann (et sa photo), Eichinger, Schutz, Zecha, Hirsch, Sutrich, et ce Louis Hoerde, retroussant sa moustache et sa calvitie sous le regard soumis de sa veuve éplorée... Défilé pétrifié des conseillers commerciaux et fiers de l'être, présidents de chambres de commerce, architectes, chirurgiens, jusqu'à un hôtelier...
...
Le soir était venu. Déjà, les profils s'effaçaient sur les tombes, les inscriptions devenaient illisibles, les sphinges de pierre du conseiller Meissel étaient endormies, la calvitie de Louis Hoerde n'était plus visible, non plus que les larmes de sa veuve, les fleurs se fanaient sur le cénotaphe de Mozart.       

jeudi 3 mars 2016

LE GOUT DE TUER

Le dernier numéro de la revue Nexus (n° 103, mars-avril 2016) posait la question de savoir si la chasse échappe à la démocratie; ou comment "moins de 2% d'une population parvient à maintenir une pratique que près de la moitié des gens souhaite abolir". A la fin du dix-neuvième siècle, Paul Adam, que je citais récemment, écrivait plus crûment : "La chasse est l'occupation qui nous rapproche le mieux de la brute". C'est là, ajoutait-il, "jouir de sensations chères à l'âge de pierre". Son contemporain Emile Bergerat ne s'exprimait pas autrement : la chasse était pour lui "la bonne bestialité des origines, à se sentir de l'âge de pierre". La finalité n'en est pas douteuse : "le vrai but est le meurtre", "la joie de voir mourir".
Dans les diverses descriptions de l'époque, le chasseur paraît osciller entre sottise et barbarie. "Souvent plus sot que barbare", écrit Paul Adam du "chasseur en plaine, qui croit s'anoblir en se vêtissant de velours à côte et de toile cachou". Et que dire de l'Ouverture de la chasse, avec Laurent Tailhade, "exécutée par un lutrin d'acéphales", et qui "peuple de résonances imbéciles les coteaux et les bois"! La chasse tourne ici au jeu de massacre, mais c'est le massacre du chasseur avant même celui du gibier: "La vénerie au petit pied est à coup sûr un des moyens topiques dont use la classe moyenne pour faire patente son incurable stupidité. Aucun spectacle n'est plus idoine à réjouir les quadrupèdes de tout pelage que l'aspect d'un huissier en tenue de guerre, que le ventre d'un tabellion bedonnant sous son carnier. J'imagine que les oiseaux de divers ordres, échassiers, conirostres, grimpeurs, fissipèdes, gallinacés, rapaces et totipalmes, garés des canardières maladroites, s'esclaffent aux dépens des boutiquiers cynégétiques". Revanche du volatile et motif retourné du chasseur chassé? Mais le barbare n'est jamais loin. Et l'humble chasseur en plaine se met bientôt "du troupeau des assommeurs", vite conquis par "la même volupté de brandir la mort". Si l'on regarde la noblesse et sa chasse à courre, c'est pire encore. "On appelle noble, un passetemps qui vise à faire souffrir des créatures sans défense. C'est en effet, des vieilles occupations héraldiques, ce qui persiste le mieux; et cela juge les époques où les gens de race dominèrent", note encore Paul Adam, en les voyant "se hâter avec frénésie, malgré trente siècles de civilisation, pour voir cinquante chiens dépecer un cerf aux abois".
Afin de contenir ce fléau, Paul Adam proposait d'aggraver les dispositions budgétaires sur la chasse et d'en multiplier l'impôt. Pour les gouvernements, hier comme aujourd'hui, toujours en quête de recettes, il y aurait là, pour une fois, l'occasion de doter d'une moralité la surcharge fiscale.    
  

dimanche 28 février 2016

DU MANGER



Entendant que les élèves d'une Ecole d'enseignement supérieur n'avaient d'autre préoccupation que de boire de la bière jusqu'à en vomir, il me revenait à l'esprit la conclusion d'un article mordant publié par Paul Adam en 1898 : "Le vomissement règle l'ordre social de nos Etats civilisateurs". Je ne résiste pas au plaisir de  rappeler ici quelques pages de ce livre, intitulé Le Triomphe des Médiocres. Elles célèbrent à leur façon le retour des barbares.  
"Le souci de gaver nos ventres est excessif.
Ce besoin d'engloutir, au moindre prétexte de fête ou de deuil, marque au reste l'état de barbarie comme celui de décadence.
On mange aux naissances, aux mariages, aux enterrements, le matin, le soir; et pour dire son amitié spéciale à un homme dont le mérite ou l'audace vous charment, on l'invite à s'emplir.
Le petit bourgeois, s'il dépense vingt francs par jour, en consacre quinze à la nourriture. Il lui importe peu d'habiter une maison sordide et puante, de porter des habits de quatre ans, des chemises effilochées, du linge jaune, un chapeau crasseux, une épouse à épouvanter les moineaux : sa table est garnie. Il y a un rôti, une entrée, du poisson à chaque repas, deux vins, les quatre desserts, les hors d'œuvre, le café et les liqueurs.
Il ignore par exemple Goethe, Dante, Flaubert. Grâce à l'argent que coûteraient ces livres, il boit quotidiennement pour quatre francs de chartreuse, d'amer, d'absinthe et de vermouth.
Notre admirable bourgeoisie n'admet pas qu'avant tout, et au détriment de tout on ne se prépare l'apoplexie en entonnant de la mangeaille. Qu'un saligaud se prive d'air, de lumière, de luxe, de beauté et d'esprit, pour enfler sa panse; elle l'approuve. Mais que deux jeunes gens préfèrent manger moins afin d'obtenir en spectacle permanent un beau décor de nature, d'habiter un palais d'architecture passable, de se vêtir noblement et de regarder des estampes rares : elle les accuse de folie ou de crime. Manger demeure pour elle l'unique affaire comme au temps des ancêtres sylvains, alors que nous poursuivions la proie de clairière en clairière, et que nous dévorions le plus d'elle, ne sachant pas si nous retrouverions sa pareille avant bien des lendemains.
A la caserne, les hommes de vingt ans ne manifestent qu'un idéal : boire et vomir. Celui qui vomit le plus souvent est le coq et le roi. Il se pavane parmi les fusiliers".
Il ne semble pas que les choses aient changé.   

mardi 23 février 2016

LUEUR D'ESPOIR ?

    Délaissant aujourd'hui les complaisances boursouflées de l'ère du jargon, je me demandais si, en ce XXIème  siècle, une lueur d'espoir ne viendrait pas d'un art pourtant réputé mineur, et que le XIXème  illustrait dans les noms de Nadar, Carjat ou Reutlinger. Heureuse surprise, à la Pinacothèque de la Madeleine à Paris, de découvrir, avec l'Exposition Karl Lagerfeld, un réel talent, l'œil du photographe, sous-tendu par une réflexion sur le corps (une citation de Santayana, 1896, y rappelle qu'il n'y a pas de différence essentielle entre le corps et l'esprit, mais deux modalités d'une même réalité) et un sentiment aigu du temps. Une des pièces les plus saisissantes consiste d'ailleurs, sous le titre "Dorian Gray", en deux séries de quatre visages affrontés, la première faite de visages d'homme dont on voit progressivement le vieillir, la seconde, en vis à vis, de quatre visages de femme qui se défont graduellement, de la beauté en fleur à l'ombre de la mort. Ce visage qui se ride et se fripe d'une photographie à l'autre, ces bras devenus amaigris et ces mains devenues osseuses, ces pommettes qui saillent de plus en plus à la façon d'une effigie mortuaire, impressionnent durablement. Et peut-être peut-on voir, dans la suite de l'exposition, dans ces innombrables portraits d'éphèbe, toujours le même, une tentative désespérée de fixer la beauté du visage et du corps avant qu'elle ne s'éteigne.
    Est-ce pour contrebalancer cette obsession que Lagerfeld puise une autre partie de son inspiration dans la sérénité de l'Antiquité grecque? Une galerie entière est consacrée au roman de Longus Daphnis et Chloé, dont une traduction allemande (Karl Lagerfeld est né à Hambourg) est également montrée. Ces photographies presque pastorales, sur l'éveil de l'amour dans un cadre naturel (un vif sentiment de la nature et des arbres est partout un des traits marquants), révèlent peut-être aussi un lecteur attentif des traductions d'Amyot et de Paul-Louis Courier, dont de larges extraits sont proposés sur les murs. A côté de Longus, c'est Homère qui est célébré, par de grandes photographies représentant le voyage d'Ulysse autour de la Méditerranée. Visions paisibles où planent sans doute le souvenir du séjour chez Alkinoos et la figure de Nausikaa. Il faudrait aussi parler des photographies de modèles, au corps souvent ployé, presque en porte-à-faux, dans des toilettes somptueuses, l'une surtout, au visage inquiet et aux yeux en pleurs, agrippée à une grille dont on ne sait si elle est prison ou garde-fou, Lily Donaldson... Une découverte.       

samedi 20 février 2016

Les Barbares

La lecture des Contes de la Décadence romaine, de Jean Richepin, rend un son étrangement voisin dans l'époque présente. La disparition de Rome revient comme une obsession lancinante dans tout le livre. "Comme il est avéré [...] qu'un jour viendra où Rome disparaîtra de l'histoire" (158); "de tels prodiges [...] annoncent la mort prochaine de l'empire" (178); "Rome et le nom romain auront cessé d'être, et [...] le monde, abandonné des dieux, sera devenu la proie des Barbares" (193); "le jour est proche où les flots sans cesse renouvelés des Barbares [...] submergeront l'empire romain" (223). Mais, en lisant qu'à Rome déjà, les agonisties olympiques de la Grèce étaient devenues des exhibitions d'acrobates, de cochers et de belluaires, on prend conscience que les Barbares étaient, non seulement à l'extérieur, mais bien à l'intérieur de la Ville, dans "la bourbe de l'âme latine". Et la barbarie, c'est peut-être d'abord la disparition de la langue, la disparition du sens : "Et peut-être un jour viendra où les brèves et nues nomenclatures des inscriptions ne seront plus vivantes pour ceux qui les liront sans les comprendre" (182). Il faut aujourd'hui être facile, faire fi de l'orthographe et de la syntaxe, bannir impitoyablement tout vocable difficile, vouer aux gémonies l'accent circonflexe, le subjonctif imparfait et l'accord du participe, s'incliner devant la dictature linguistique de l'anglais, ne plus tenir sa langue. Disparues, les ciselures d'une prose durable! Disparus, les rudes, nets et sincères mots latins! Disparus, le calame aigu comme un burin, avec une encre indélébile, le papyrus à l'épreuve des siècles, les mots clairs et durs ainsi que des diamants, ainsi que des stèles de bronze, l'airain d'une indestructible prose! Disparues, les lignes à l'encre d'or sur un papyrus indestructible! NOUS SOMMES A ROME!    

dimanche 14 février 2016

Renaissance ou Décadence ?

Faut-il se réjouir ou pleurer de voir paraître des romans situés au temps de la Renaissance italienne? Certes, les noms de Marsile Ficin ou de Savonarole au détour d'une page inciteraient le lecteur potentiel à poursuivre sa lecture. La présence de Botticelli dès le titre pourrait au premier abord sembler rassurante, un garant de souci artistique. Mais on s'inquiète d'apprendre que le peintre de la Naissance de Vénus est ici "réputé pour son goût de la farce". Et l'on redouble d'inquiétude en rencontrant l'inévitable "César Borgia et son fidèle Michelotto", prétexte à des clichés aussi spectaculaires qu'éculés, débauches et débordements d'Alexandre VI ou de sa fille Lucrèce. Le nom de Botticelli renvoyait pourtant à Dante, dont il illustra la Divine Comédie. On sait comment s'y trouvait défini le "doux style nouveau", un idéal poétique où la femme, incarnée notamment dans la Béatrice dantesque, apparaissait dans un climat fait de courtoisie et de noblesse d'âme. Ici, Michelotto, amolli sur une banquette, "lutt[e] contre la fatigue du voyage qui, malgré la profusion enchanteresse de seins et de culs, lui plombait les paupières". Et le dialogue entre les deux hommes est à l'unisson : "Michelotto, trouve-moi trois filles baisables et quittons ce tombeau". On s'étonne du parti-pris de vulgarité et de souillure dans la représentation d'une des périodes les plus glorieuses de la spiritualité et de l'art italiens. Et cela, intitulé Codex Botticelli, semble pourtant plébiscité par le public.  

mercredi 10 février 2016

Liquidation

Je m'étonnais, il y a une semaine, qu'une journée d'études fût nécessaire pour remarquer que le mou semble en perpétuel déplacement entre le solide et le liquide. Mais voici qu'une invitation m'atteint dans ma lointaine Bourgogne à "re-cartographier le sensible" et à m'attacher aux "zones inframinces de la création". Le mou, en effet, n'était pas suffisant. Il faut aujourd'hui y adjoindre la "prégnance du liquide, du marécageux, du fog, du flou". "Tout s'écoule". Et le vieil Héraclite n'en croirait pas ses yeux, en lisant qu'"il faut réécrire le code institutionnel en se coulant dans ses protocoles" et considérer "l'immédiation qui correspond au moment où l'expérimentation sensible, à force de se couler dans l'empreinte des choses, se dilue complètement dans le flux du réel". Le maître-mot est désormais : INFILTRER. L'art cherche à "infiltrer et déliter un réel déjà considéré par certains comme liquide"; et la question est aujourd'hui celle "du devenir fluide et poreux de l'œuvre d'art". Is locus restagnat, dirait ici César. Et de telles fariboles donnent furieusement envie de marcher sur la terre ferme, de laisser de côté la "logique d'invasivité perceptive et d'augmentation de la liminalité", et de relire La Princesse de Clèves, Manon Lescaut ou Dominique

samedi 6 février 2016

L'ère du jargon

Le vieux conte d'Andersen est, hélas! toujours d'actualité. Plus que jamais, le roi est nu. Mais, cette fois, c'est de parole qu'il se croyait vêtu. Roi d'amphigouri et non plus d'opérette, habillé du verbalisme le plus consternant, il se pavane dans les colloques et dans les livres, empilant les mots comme Pélion sur Ossa, cultivant les formules creuses et les vocables en -ique ou -ème. On n'a que l'embarras du choix : herméneutique (très à la mode, celui-ci), heuristique, textique, transmédiatique, exilique. On ne dira plus l'énergie, mais l'énergétique balzacienne; on ne dira plus l'événement, mais l'éventème. Il faut désormais "penser la sérialité", "questionner la pertinence contextuelle de la notion de genre", considérer "la circulation transmédiatique des imaginaires sériels", définir des "familles posturales", s'attacher aux "deux extrêmes potentiels de la coalescence absolue". On questionnera "la structure rhizomatique de l'oeuvre", en prenant soin de "repenser la surface hors de la bipolarité et en déclinant (sous toutes ses formes!) le jeu producteur de sens à la surface de l'oeuvre et (bien sûr!) sur les surfaces diégétiques". Une réflexion sur le monologue au théâtre, notion pourtant claire, semblait-il, devra parler de "processus communicationnel unidirectionnel" et de la "non-réciprocité de celui-ci ":  ou comment cacher un truisme sous des syntagmes aussi creux que prétentieux. Fallait-il une journée d'études pour remarquer que "le mou semble être en perpétuel déplacement entre le solide et le liquide"? Il est vrai qu'il y a plus de vingt ans déjà, le regretté Jacques Le Goff déplorait en termes mesurés ce phénomène nouveau et inflatoire qu'il nommait "colloquite". L'avenir lui aura donné tristement raison. On aura eu le pas, le froid, le plein, le vide, la béance, la textique, l'orature, la torsion, le pli, l'autre, l'ailleurs, le fleuve, la surface, le mou. Quid plura?